Vincent Garenq • Réalisateur de L'abandon
“On a voulu faire un film à l’image de la France, avec des acteurs d’origines et de convictions différentes, autour des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité”
par Veronica Orciari
- CANNES 2026 : Le réalisateur français évoque la portée politique de son film, ainsi que de l’importance de raconter l’histoire de Samuel Paty à un jeune public

Vincent Garenq, réalisateur de L’Abandon, présenté hors compétition au 79e Festival de Cannes, s’est entretenu avec Cineuropa au sujet des implications politiques de son film, qui revient sur l’assassinat du professeur de collège Samuel Paty en 2020.
Cineuropa : Comment avez-vous choisi ce que vous montrez ou non, surtout concernant la violence, physique mais aussi psychologique ?
Vincent Garenq : Quand j'ai commencé à écrire le scénario, naturellement, il y avait quelque chose de très cinématographique, parce que la cruauté, c'est cinématographique. Il y a l'unité de lieu : ça se passe dans un collège ; l'unité de temps : ça se passe sur onze jours ; et l’unité d'action puisque tout est centré autour d’une rumeur. Ça crée une unité dramatique qui fonctionne très bien pour écrire un scénario. Je sentais que c'était un film où il n'y avait pas besoin de faire des effets pour ressentir cette violence. Il suffisait de raconter les faits. J’ai découvert au montage que ça se faisait naturellement, sans besoin d’en rajouter même avec la musique, car la tension était déjà là. Quand j’ai lu les enquêtes, notamment l’histoire de la petite fille épargnée, quelques secondes avant le meurtre, j’ai su assez tôt que je le raconterais ainsi. De même, j’ai choisi de rester dans la voiture, à distance, avec le pare-brise comme écran pendant la scène de violence, car cela vient du témoignage de la police municipale. C’était la bonne distance pour montrer, mais j’étais obligé de montrer cela, de façon à ce qu’on voie son visage à un moment du film, car tous les spectateurs ne connaissent pas l’histoire, surtout les jeunes, même si Samuel Paty est un nom inscrit dans la mémoire collective française.
C’était important pour vous que le film soit accessible au jeune public ?
Quand j’ai écrit le scénario, comme l’histoire se déroule dans un collège et que les enfants y jouent un rôle central, je me suis dit qu’il fallait vraiment que les jeunes puissent le voir. J’ai demandé au ministère de l’Éducation nationale de soutenir le film, afin d’encourager sa diffusion auprès des élèves et de donner une forme de validation officielle aux enseignants. Certains professeurs le montreront, mais d’autres peuvent hésiter par crainte. Même aujourd’hui, aborder ces sujets avec des élèves reste sensible, mais cette peur peut être largement affranchie si l'État recommande de montrer le film.
Dans votre note d’intention, vous dites que le procès de 2024 vous a réservé des surprises. Est-ce que le fait d’y assister a changé le scénario, ou la manière de raconter l’histoire ?
J’ai écrit la première version du scénario avant le procès. J’avais déjà beaucoup de documentation, dont je me suis nourri. Puis il y a eu le procès. Et là, les gens viennent témoigner : on les voit, on les entend, et leurs paroles sont forcément très émouvantes. La scène où la principale apprend la mort de Samuel Paty a été racontée au procès. Je ne l’avais pas trouvée dans les documents que j’avais lus auparavant, donc je l’ai ajoutée ensuite, et il y a eu beaucoup d’autres choses comme ça. Le personnage de la gardienne du collège, par exemple, est venue témoigner. Et là, je me suis rendu compte que c'était vraiment un personnage clé, parce qu'elle est à l'entrée du collège. Elle n’avait pas la même place dans ma première version de l’histoire.
Vous évoquez une “France du milieu”, tolérante mais peu écoutée. Est-ce que le film a l’ambition d’ouvrir un espace de dialogue plutôt que de renforcer la polarisation ?
Oui. J’ai tout de suite senti que dans cette histoire, il y avait évidemment des choses très dures, mais il y a aussi des choses très rassurantes. Les mamans musulmanes qui soutiennent Samuel Paty, la fille de l'islamiste qui vient témoigner à la fin du film et qui dit qu'elle a rompu le lien avec son père parce qu'elle refuse l'intégrisme... Il y a beaucoup de choses positives, mais on voit bien que la réalité est complexe, jamais noire ou blanche, plutôt grise. On a voulu faire un film à l’image de la France, avec des acteurs d’origines et de convictions différentes, autour des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est un film de réconciliation, porté par les acteurs comme un hommage à Samuel Paty.
Comment s’est passé le travail entre acteurs principaux très expérimentés et non professionnels ?
Ce qui est beau, c'est le mélange. Dans le film, on voit qu'il y a plein d'origines. C'est un film à l'image de la France et quand il y a des enfants, ça donne de la vie. D'ailleurs, tous ces enfants qui font des choses terribles, on les aime quand même. L’actrice qui joue Bachira m’a dit que ses copines de classe avaient adoré les scènes de fin, où les personnages sont à la police avec leurs regrets, et qu’elles en sortaient toutes en pleurant. C’est un film qui touche tout le monde, et même si je l’espérais, je ne l’avais pas vraiment prévu.
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