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CANNES 2026 Un Certain Regard

Valentina Maurel • Réalisatrice de Ton animal maternel

"Je résiste toujours à l’idée que la fiction soit là pour montrer des trajectoires linéaires"

par 

- CANNES 2026 : Rencontre avec la cinéaste qui continue de placer le Costa Rica sur la carte du cinéma d’auteur, en nous entrainant à la suite d’une jeune de retour à San Jose

Valentina Maurel • Réalisatrice de Ton animal maternel
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Remarquée au Festival de Cannes déjà en 2017 avec son court métrage Paul est là, premier Prix de la Cinéfondation, puis en 2019 avec un autre court métrage, Lucia en el limbo sélectionné à la Semaine de la Critique, Valentina Maurel revient sur la Croisette avec Ton animal maternel. Elle évoque pour nous ce deuxième film qui continue de creuser ses obsessions comme ses motifs cinématographiques.

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Cineuropa : Qu’est-ce qui est à l’origine de ce projet ?
Valentina Maurel : Ce film, je l’ai écrit en pensant beaucoup à mon premier film, j’étais frustrée de ne pas avoir plus développé certains personnages à l’écriture, et d’en avoir sacrifié d’autres au montage, notamment tout ce qui parlait de l’univers maternel et domestique, de la relation à la soeur. Et comme je fais un cinéma centré sur les personnages, c’était un sacrifice compliqué. J’ai voulu parler d’une relation entre une mère et ses deux filles, entre deux soeurs, au pays d’origine aussi. J’ai commencé à écrire juste après avoir eu ma fille, à un moment où je me posais beaucoup de questions sur ce que cela pouvait représenter de jongler entre être une artiste et une mère, construire une oeuvre et une vie, sans sacrifier l’une ou l’autre.

Le personnage d’Elsa est notre guide, on revient avec elle à San Jose.
Elsa m’a donné pas mal de fil à retordre. C’est le personnage principal, mais je ne voulais pas qu’elle ait une trajectoire linéaire qui puisse donner l’impression qu’elle a appris quelque chose de la vie. Je résiste toujours à l’idée que la fiction soit là pour ça. Elle revient chez elle, et puis décide de repartir. Je voulais aussi qu’elle représente le travers qu’ont parfois les Costariciens qui partent et reviennent, et qui ont l’impression qu’ils ont appris quelque chose d’un autre monde qui fonctionnerait mieux, de vouloir appliquer ça au Costa Rica pour le réparer. Pour autant, je ne voulais certainement pas qu’on la déteste, d’autant que les spectateurs souvent jugent plus facilement les personnages féminins, surtout quand elles ont des moeurs considérées légères. En même temps, en écrivant, je me disais que c’était rafraichissant d’avoir une héroïne qui a de gros défauts, comme beaucoup de personnages masculins finalement, une fille un peu perdue, mais qui l’assume. Je ne voulais pas d’un personnage solaire, pour résumer. Elle va repartir sans rien avoir réparé, et ce n’est pas grave.

Que ce soit Elsa ou sa soeur Amalia, elles sont aux portes de l’âge adulte, mais face à des adultes en quête de leur propre jeunesse.
C’était déjà présent dans mes autres films, pour moi le concept même d’adulte est banni de ma pensée depuis longtemps. Ces parents qui courent après leur jeunesse, je ne les juge pas… Je pense que le film parle de la maternité comme d’un rôle que l’on s’attribue ou pas, assez performatif. Elsa décide d’ailleurs d’endosser ce rôle, alors que personne ne lui a demandé, quand la mère elle voudrait lâcher ce rôle. Tout ça face à Amalia, qui ne veut pas être maternée, en tous cas pas comme ça.

Amalia et Elsa ne cherchent pas à se réaliser de la même façon.
Elles viennent d’une famille artistique, où il y a une sorte d’idéalisation de l’intelligence des études, qui agit comme une forme de pression sociale. Du jugement, de la condescendance, une forme de violence, dans un pays où il y a une polarisation sociale très forte. Amalia, c’est quelqu’un qui décide de ne pas faire d’études, malgré la pression, dans un monde où tous les modèles sont en crise. C’est une forme d’émancipation, même si elle est étrange et peut sembler contradictoire.

Le film s’inscrit dans le chaos de la ville.
Ca n’a pas été très difficile, la ville est chaotique. On a choisi de tourner avec une petite équipe, le plus possible en extérieur. J’étais très en colère après mon premier film en apprenant que des spectateurs costariciens avaient dit que j’avais donné une version misérabiliste de la ville parce que je venais d’Europe, alors que c’est tout ce que je déteste. Alors j’ai tourné dans le quartier où j’ai grandi pour assoir ma légitimité. Je me souviens d’une scène tournée dans une rue très fréquentée, où les actrices se sont faites traiter de putes. C’était important de montrer qu’il y a un chaos heureux, et aussi un chaos hostile. Je voulais résister à cette violence en affirmant que c’est un endroit de cinéma, c’est l’endroit d’où je viens, et c’est un endroit que j’aime. Et puis notre pays a une image très touristique, de faune et de flore, d’éco-tourisme, c’est une façade, mais il y a aussi autre chose derrière les murs de la maison. Pour les spectateurs costariciens, je voulais montrer la ville sans la juger, et sans l’édulcorer. Pour sortir des clichés.

Quel était votre plus grand défi ?
Quand j’ai découvert la maternité, j’ai compris qu’il y avait là pour moi un point de bascule. C’est un travail dur et besogneux. C’est violent, et est-ce que c’était compatible avec la vulnérabilité dans laquelle a pu me plonger la maternité ? J’ai eu besoin d’y aller tout de suite, de ne pas trop réfléchir à la question. On a tourné vite, on s’est battu. C’est un tout petit pays le Costa Rica, il y a peu de techniciens, et il y a un vrai boom cinématographique, alors mes techniciens étaient épuisés d’avoir enchainé des tournages. Je me suis battue pour me prouver à moi-même que je pouvais faire un film, avec ma fille. Finalement, le défi était très lié à ma vie intime.

Cette question de la maternité est finalement très ancrée dans le récit lui-même. Est-ce qu’on peut faire ce métier dans la maternité, et est-ce que la maternité peut être une matière cinématographique…
Je crois que j’ai écrit ce personnage de mère en pensant un peu à moi-même, en me demandant comment pourrait être perçue une femme qui décide d’enlever le costume, de faire une sorte de pause de la maternité, un instant. Je ne trouve ça ni héroïque, ni détestable, je trouve ça normal et nécessaire, sans l’idéaliser. Je ne vois pas ça comme un égoïsme, même si l’art lui-même, le fait d’être artiste est un égoïsme.

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