Charline Bourgeois-Tacquet • Réalisatrice de La Vie d’une femme
"Ce qui m'intéresse, c'est l'intensité, la profondeur, l'épaisseur humaine, le cœur de l'intime"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : La réalisatrice explique pourquoi il était très important pour elle de mettre en scène un film centré sur une femme quinquagénaire sous toutes ses différentes facettes

Dévoilé en compétition au 79e Festival de Cannes, La Vie d’une femme est le second long métrage de Charline Bourgeois-Tacquet après Les amours d’Anaïs, découvert à la Semaine de la Critique en 2021.
Cineuropa : D'où est venue l’idée du film ? Du personnage principal ?
Charline Bourgeois-Tacquet : Oui, de l'envie d'écrire un personnage de femme d'une cinquantaine d'années qui aurait choisi de construire sa vie autour d'autre chose que la maternité, la famille, qui se serait accomplie et déployée plutôt dans le travail, dans un travail qui la passionne, dans lequel elle se démultiplie, mais sans renoncer pour autant à sa vie amoureuse, à sa vie sexuelle. C'était très important pour moi de montrer une femme de cet âge-là dans sa socialité, dans sa vie érotique, parce que j'ai l'impression que c'est assez rare, et que cela ouvre un peu les esprits. C'était presque une volonté politique. Je voulais créer un personnage qui ne soit pas réductible à quoi que ce soit. Son entourage (son mari, son meilleur ami) lui reproche d'être égoïste, dure, intransigeante, invincible, etc. Alors qu'en fait, c'est quelqu'un qui se consacre aux autres, qui a fait 15 ans d'études et qui travaille 80 heures par semaine pour s'occuper des patients, pour les sauver, pour les reconstruire, pour leur redonner un visage, pour leur permettre de retrouver un lien avec les autres. Et même si elle n'a pas d'enfant, elle s'occupe de sa mère qui est vieille et malade, elle paye les études de son neveu. Ce qui m'intéressait, c'était qu'elle soit contradictoire.
Comment vous avez trouvé l'équilibre entre ces différents petits portraits dans le portrait avec 11 chapitres, 11 séquences de sa vie ?
Mon idée, c'était que l'on n'est jamais exactement la même personne en fonction de l'interlocuteur ou de l'interlocutrice avec lequel on se trouve. Et que Gabrielle ne serait pas la même avec son conjoint, avec sa mère, avec son mari, avec un patient. Je voulais explorer différentes facettes de cette femme. C'est notamment pour cette raison que j'ai construit le film par chapitres. Les personnages secondaires, les personnages les plus importants de sa vie, sont apparus un peu les uns après les autres. J'avais très envie qu'elle ait une très belle relation amoureuse avec son mari, de l'ordre de la compréhension mutuelle, de la confiance, quelque chose de vraiment très adulte. Je voulais qu'on comprenne à travers le personnage de sa mère que Gabrielle vient d'un milieu modeste, qu'elle a accompli tout un parcours, une trajectoire pour devenir ce qu'elle est. Je voulais aussi qu'on la voit prendre en charge énormément de choses dans sa vie privée. Ensuite, je savais que je ne voulais pas trop de dramaturgie, pas trop de scénarisation artificielle : je voulais qu'on la regarde vivre. J'ai également écrit avec une intuition souvent de contrastes en termes de tonalité, de rythme d'un chapitre à un autre. Je voulais des blocs temporels assez longs, séparés par des ellipses assez fortes, et que le spectateur ait besoin parfois de rattraper un peu des informations qui lui auraient manquées, parce qu'il peut se passer trois semaines ou trois mois entre un chapitre et le suivant.
Le film commence sur la peau du personnage, très proche et on la voit beaucoup. Quels ont été vos principaux choix de mise en scène ?
Le film commence par une espèce de magma, des images assez indéchiffrables. Je voulais qu'on ne comprenne pas exactement ce que l'on avait sous les yeux et que progressivement, on devine qu'il s'agit des bribes de visage et de corps de quelqu'un en train de faire l'amour. Ensuite, le film aurait pour mission de recomposer l'identité et la personnalité de ce personnage. J'avais envie aussi d'être, presque pendant tout le film, très serrée sur le visage de Léa Drucker qui me fascine, que je trouve vraiment passionnant et assez énigmatique. Le décor, je voulais le filmer assez peu, parce que c'est un portrait très intime et très existentiel. Et puis, il y a évidemment la scène d'amour entre Gabrielle et Frida avec un vrai enjeu de narration : montrer Gabrielle, une femme forte, puissante, qui prend tout à bras le corps, qui maîtrise tout, être plutôt du côté de la maladresse, de la timidité, de la fragilité.
Quid justement du personnage de Frida la romancière ?
C'est un peu un relais du spectateur dans le film. C'est à travers son regard qu'on découvre Gabrielle, dès la première séquence, parce que Frida ne connaît rien à ce milieu hospitalier. Je voulais créer un vrai contraste entre l'univers professionnel de Gabrielle, un univers de saturation, de suractivité, de débordement, quelque chose de frénétique, alors que Frida, est plutôt du côté de l'observation, de la lenteur, de la contemplation, du silence. Pour Gabrielle, rencontrer Frida, c'est très dépaysant et cela ouvre des perspectives. Le chapitre à la montagne est justement un renversement de perspectives : c'est la première fois que Gabrielle regarde quelqu'un et qu'elle prend le temps de regarder une autre vie possible.
Est-ce un film sur l'amour sous toutes ses formes ?
Je n'y avais pas pensé, mais c’est vrai. C'est l'amour conjugal, l'amour familial avec la mère, la sœur, le neveu, l'amour amitié avec le personnage de Kamyar, l'amour passion qui surgit sous la forme de Frida, et l'amour du travail qui est central dans la vie de Gabrielle. C'est aussi vrai parce que ce qui m'intéresse, c'est l'intensité, la profondeur, l'épaisseur humaine, le cœur de l'intime.
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