Marion Le Corroller • Réalisatrice de Sanguine
"Quand j'ai découvert que c'était une maladie où l’on transpirait du sang, je me suis dit que c'était génial"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : La cinéaste explique son goût du cinéma de genre du body horror politisé qu’elle explore avec radicalité dans son premier long métrage

Présenté en séance de minuit au 79e Festival de Cannes, Sanguine est le premier long métrage de la réalisatrice française Marion Le Corroller.
Cineuropa : D’où est venue l’envie de ce film sur le sujet des corps qui se détraquent ?
Marion Le Corroller : Avant de faire du cinéma, j'étais dans la finance et au bout de cinq ans, j'ai fait un burn-out durant lequel j'ai expérimenté des changements physiques avec beaucoup de maux. C'est ce qui m'a inspiré le film et donné envie de raconter cette histoire via le biais du corps, mais de manière très jouissive, très drôle, très "catchy". En même temps, le genre permet de lier un film assez accessible et instinctif à un propos très politique.
Quid du l'hôpital qui est au cœur du film ? Comment vous avez enquêté ?
J'ai fait des stages dans plusieurs services d'urgence où j'ai suivi des médecins sur plusieurs semaines pour voir vraiment comment ils travaillaient et les injonctions auxquels ils sont confrontés : devoir faire du chiffre, voir le maximum de patients dans une journée. Dans notre monde contemporain en général, il faut être ultra performant, tout faire de suite, et ce n'est jamais assez : il y a toujours une injonction à faire plus. Même quand vous gagnez de l'argent, vous n'en gagnez jamais assez. Cela pousse les gens, qui ont le sentiment d'être des pions interchangeables dans des endroits qui manquent de sens, à devenir complètement malades.
Sur le plan du style, vous poussez les curseurs très forts. Jusqu'où vouliez-vous aller ?
Comme c'était mon premier long, je me suis dit que je pouvais ne pas avoir de limites, qu’on le tolérerait davantage cela que si c'était mon deuxième ou mon troisième film. Il fallait que la violence des images, de la mise en scène et du montage soit équivalente à la violence que je dénonçais dans le film. Je préférais que ce soit "too much", que cela déborde, mais que ce soit au moins très radical.
Il fallait une actrice capable de jouer avec son corps. Comment avez-vous choisi et travaillé avec Mara Taquin ?
Beaucoup de filles ont refusé le rôle, principalement pour des questions de nudité, mais aussi pour à cause du maquillage qui allait prendre des heures. Selon Mara, les prothèses collées sur son corps l’ont finalement énormément aidée à se glisser dans la peau du personnage. Mais elle a beaucoup donné de sa personne physiquement.
Comment avez-vous œuvré avec Pierre-Olivier Persin au maquillage ?
Nous avons vraiment imaginé cette mutation ensemble. Nous avons ouvert un livre de dermatologie et regardé ensemble beaucoup de maladies rares de la peau. C'était assez dégoûtant. Je lui disais quelles formes et quelles couleurs j'aimais et à partir de là, il a dessiné des prototypes. Ensuite, nous avons peaufiné cela ensemble pour essayer de créer quelque chose d'unique et de singulier. Je me suis inspirée de certaines maladies qui existaient. Et après, j'ai dévié pour vraiment créer ma maladie à moi. Mais c'est vrai que, par exemple, l’hématidrose qui est l’une des maladies citées dans le film vraiment existe. Il y trois ou quatre cas dans le monde. Quand j'ai découvert que c'était une maladie où l’on transpirait du sang, je me suis dit que c'était génial et que c’était exactement ce qu'il fallait dans mon film.
Quelle direction vouliez-vous donner à la musique de Rob ?
J'avais envie de quelque chose de jeune, d'électro, et surtout d’une une musique enthousiasmante sur les scènes violentes et très gore, afin que les moments horribles deviennent jouissifs à regarder. Je voulais que les scènes d'horreur donnent envie de se lever et de danser sur "beat" hyper stimulant. Ceci afin de ne pas être dans un horrible premier degré, mais qu'il y ait de l'humour et du recul.
Peut-on peut parler aujourd'hui d'un mouvement français du "body horror" ?
Complètement. Des cinéastes comme Julia Ducournau et Coralie Fargeat sont des femmes politiquement très engagées dans la société. Et nous avons la chance, en tant que femmes, de vivre dans un pays où l’on peut parler de ces sujets dans l'espace public, parler des corps de femmes, ce qui n'est pas le cas dans beaucoup de pays du monde. Il y a presque une responsabilité de proposer de nouveaux regards sur les corps, particulièrement sur les corps féminins.
Comment associer cela aux nécessités de l'"entertainment" ?
Je voulais vraiment faire un film pour les jeunes, qu'il soit divertissant, "fun", un film qui leur parle, y compris visuellement. Et je me disais, il fallait que le film soit un plaisir à regarder, qu'il soit jouissif, mais qu'il y ait un fond politique.
Allez-vous poursuivre dans ce genre du "body horror" pour votre prochain film ?
J’ai commencé à l’écrire, mais sera plus de l'horreur psychologique, avec néanmoins toujours ce rapport au corps qui sera très présent. Je n'ai pas envie de m'enfermer uniquement dans le "body horror", mais ce que je peux déjà dire, c'est qu'il y aura beaucoup de sang.
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