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CANNES 2026 Un Certain Regard

Laïla Marrakchi • Réalisatrice de Les Fraises

“Pour arriver à parler, il faut avoir quelques privilèges, se sentir en sécurité”

par 

- CANNES 2026 : La réalisatrice marocaine nous parle de son film à fort contenu social, dont l'action se déploie dans les champs de fraises du sud de l'Espagne

Laïla Marrakchi • Réalisatrice de Les Fraises
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Les Fraises, librement inspiré d’un fait réel survenu en 2019, actuellement en compétition dans la section Un Certain Regard de la 79e édition du Festival de Cannes, suit un groupe de travailleuses saisonnières marocaines confrontées à l’exploitation et aux abus. Nous avons rencontré Laïla Marrakchi pour parler de la manière dont elle a construit ses personnages, du tournage, qui s'est effectué dans les serres d’Andalousie, et des malentendus culturels au cœur du récit.

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Cineuropa : Le film semble profondément ancré dans le réel. Est-il inspiré d'une histoire vraie ?
Laïla Marrakchi :
Il est parti d’une affaire bien réelle impliquant une femme marocaine qui a décidé de témoigner sur ce qui se passait dans les champs de fraises en Espagne. J’ai rencontré cette femme et l’avocate impliquée dans l’affaire et j’ai fait beaucoup de recherches, mais au final, le film n'est que librement inspiré de ces faits précis. J’ai commencé à travailler sur le projet autour de 2019, c'est-à-dire que l'écriture m'a pris plus de six ans. Pendant ce temps, j’ai rencontré de nombreuses femmes et recueilli bien d’autres récits, si bien que le film est devenu quelque chose de plus vaste.

Qu’est-ce qui vous avait le plus intéressée dans l’affaire originelle ?
J’étais fascinée par le fait que ces femmes aient décidé de prendre la parole. À l’époque, il n’y avait eu que quelques cas similaires. Je me demandais sans cesse : qu’est-ce qui pousse quelqu’un à franchir ce pas ? Mon personnage principal, Hasna, est différente des autres. Elle est plus émancipée, plus éduquée, plus forte physiquement – elle a même été championne de taekwondo. C’est pour ça qu’elle devient celle qui s’exprime, non seulement pour elle-même, mais aussi pour son amie Miriam.

Il y a des références récurrentes à Kill Bill dans le film. Au début, elles laissent presque penser qu’on a affaire à un thriller de vengeance violent.
J’aimais jouer avec cette attente. Hasna se présente comme quelqu’un de fort, presque invincible, comme une combattante, mais derrière cette image, elle est fragile. Elle cache sa féminité et sa vulnérabilité parce que la vie l’a forcée à survivre ainsi. Cette contradiction me plaisait. Dans la scène de douche, par exemple, quand la violence éclate, elle se replie. Cela m’intéressait plus que de créer une héroïne vengeresse. Dans des situations extrêmes, on ne sait jamais vraiment comment on réagira. Je voulais que le personnage reste imprévisible et humain.

Le film est aussi très choral. Parlez-nous des autres personnages.
Le groupe était essentiel pour moi parce qu'à travers ces différentes femmes, je voulais montrer différentes manières de faire face à l’exploitation. Il y a Khadija, la femme plus âgée, qui revient à chaque saison et accepte de vivre dans le compromis. Elle connaît le système et survit en son sein. Et puis il y a Miriam, qui est presque l’opposé d’Hasna. Elle vient d’un milieu rural, elle a très peur et porte en elle beaucoup de honte. C’est une bonne épouse et une bonne mère qui a peur de tout. Elle n’a pas les outils pour prendre la parole. Pour moi, elle représente la véritable victime de ce système de domination.

Donc, être une bonne épouse et avoir peur de tout sont deux choses qui vont ensemble ?
Eh bien, quand on a peur, on cherche quelqu’un qui peut vous protéger, mais cette protection peut devenir une domination, et Miriam est dans ce type de relation. Elle part en Espagne parce que sa famille a besoin d’argent, même si elle ne veut pas y aller. Elle a peur, et c’est pour cela qu’elle se rapproche d’Hasna dès le début : elle sent qu’Hasna est plus forte qu’elle.

Peut-être le fossé entre les ouvrières et l’avocate espagnole qui tente de les aider tient-il à leurs perceptions différentes ?
Oui, parce qu'il y a aussi de l’incompréhension entre elles. L’avocate travaille pour une ONG et veut sincèrement aider, mais la communication entre elle et les femmes est compliquée. Il y a entre elles un écart culturel et linguistique, et elles ont aussi des idées différentes de la liberté et de la résistance. Parfois, elle s’attend à ce que ces femmes réagissent comme le feraient des Européennes, mais elles viennent de réalités complètement différentes. Pour prendre la parole, il faut un certain privilège, une certaine sécurité.

Comment s’est passé le tournage ?
Il a été très physique. Nous avons tourné le film en 25 jours seulement, de sorte que chaque jour avait des allures de miracle. Les serres autour de Huelva ont été des décors extrêmement difficiles à gérer, à cause de la chaleur, de l’humidité, de leur taille gigantesque. Nous avons aussi construit nous-mêmes le camp et les scènes de douche étaient techniquement très compliquées. Ce film n'a pas été tourné dans des appartements ou des studios confortables. Il y avait toujours du vent, de la pluie ou un autre problème. Je devais toujours rester flexible et être capable d'intégrer des éléments inattendus dans le film lui-même.

Comment avez-vous choisi les actrices ?
Au début, je me disais que j'allais travailler avec des actrices non professionnelles, peut-être même de vraies ouvrières, mais j’ai compris que la responsabilité serait trop lourde. Après le tournage, qu'allait-il se passer pour ces femmes ? J’ai donc décidé de travailler avec des actrices. Nisrin Erradi, qui joue Hasna, s’est imposée dès notre rencontre, même si je voulais la filmer d’une manière complètement nouvelle : en garçon manqué, comme une femme forte et physique. Pour Miriam, en revanche, j’ai changé d’actrice un mois seulement avant le tournage. Au départ, Hajar Graigaa était là pour m'aider à adapter les dialogues en dialecte et coacher les plus jeunes actrices, et puis je lui ai demandé d’essayer le rôle et j’ai su immédiatement qu’elle était Miriam. Elle a apporté au personnage une force et une profondeur incroyables.

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(Traduit de l'anglais)

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