Jeanne Herry • Réalisatrice de Garance
"Quelqu'un qui s'auto-détruit tout en aimant profondément la vie"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : La cinéaste explique pourquoi elle a choisi d’ancrer son film dans le sillage trépidant d’une jeune femme pleine de vitalité mais addict à l’alcool

La Française Jeanne Herry est présente pour la première fois en compétition au Festival de Cannes avec Garance, son 4e long après Elle l’adore (2014), Pupille (2018) et Je verrai toujours vos visages (2023).
Cineuropa : Vos deux derniers films abordaient des sujets de société. Cette fois, c’est l'addiction à l'alcool.
Jeanne Herry : C'est une dimension du personnage. Le sujet du film, c'est vraiment la femme Garance. L’addiction est un phénomène très répandu et celle à l'alcool encore plus, car il est hyper facile à consommer. Le produit est en vente libre à peu près partout, c’est hyper normalisé et c'est un énorme problème de santé publique. Ça, c'est pour le point de vue sociétal. Cela entraîne des comportements sont très compliqués à gérer d'un point de vue collectif et intime. Le recours à l'alcool raconte également beaucoup la difficulté de vivre Pourquoi on choisit des béquilles pour vivre, pour exister ? Car ce n’est pas facile de vivre, en fait. Cette béquille est choisie par beaucoup de gens et cela peut aller vite, passer d’une vie de consommation très festive et sympathique à quelque chose qui fait plus de mal.
Pourquoi avoir choisi une jeune trentenaire comme personnage principal ? Comment la définiriez-vous ?
J'ai voulu que ce soit une jeune femme car on a plutôt tendance à associer les femmes alcooliques à des femmes assez âgées, un peu pathétiques, avec la voix cassée, etc. Je trouvais cela intéressant qu'elle soit plus jeune et pleine de vitalité. Car Garance a une force de vie en même temps qu'une consommation d’alcool très mortifère. Elle fonctionne comme cela et cela ne l'empêche pas d'avoir une vie, un travail, d'assurer jusqu'à un certain point ce qu'elle doit faire. Je voulais aussi que le personnage aille jusqu’à une consommation tellement excessive qu'elle se retrouve tout proche de la mort. Là, on est face à embranchement : d’un côté, on va vers la vie, de l’autre vers la mort. Que fait-on ? C'est quelqu'un qui s'auto-détruit tout en aimant profondément la vie. Elle essaie de contrôler ses angoisses avec de l'alcool et de s'appuyer sur l'alcool pour avancer. Mais ce n'est pas une bonne béquille.
Quid du fait qu'elle soit actrice ?
J’avais envie de raconter quelqu'un dans toutes les dimensions de sa personne : le travail, la famille, l'amour, les amis. Actrice, c'est un métier que je connais bien et que je trouve mystérieux car il n'est pas très bien compris par la plupart des gens. C’est une activité qui n'est pas toujours très concrète et qui est un peu fantasmée aussi. Je trouvais cela touchant. Et je voulais un personnage très mobile. Or acteurs ils se déplacent tout le temps parce qu'ils doivent tout le temps trouver du travail, faire feu de bois pour en trouver. Ils font du théâtre, des tournages, du doublage, ils donnent des cours. J'avais envie de beaucoup de mouvement, d’un personnage qui se déplace, qui s'adapte et déménage tout le temps.
Comment avez-vous géré les 8 années de la temporalité de l’intrigue ?
Quand on doit déployer une histoire sur huit ans, c'est important d’avoir des tranches de vie assez conséquentes. Et aussi car les addictions, ce sont des parcours au long cours. Donc, j'ai choisi des périodes, des époques, j’ai créé des chapitrages, des ellipses. Les voix-off ont été un outil que j'ai utilisé pour faire passer ces ellipses, avec ce récit, que les deux sœurs se font l'une à l'autre de leurs vies, ce dialogue. C'est un portrait avec des creux, des pleins. On passe sur des choses. En plus, comme Garance finit par avoir des black-out, elle oublie des événements de sa vie, et le spectateur aussi avec les choses qu'on ne voit pas, parce qu'il y a beaucoup de choses qui s'évanouissent de sa mémoire.
Le rythme du film est cependant assez soutenu.
Il y a beaucoup de séquences, il y a beaucoup de personnages, beaucoup d'ambiance, beaucoup d'appartements : c'est une espèce de profusion. Et il y a une pulsation qui est celle du personnage, qui est trépidant, qui avance. C'est vraiment l'ADN du film.
Protagoniste féminine, amour au féminin, famille très féminine aussi : pourquoi ce gynécée ? La douceur est évoquée.
J’avais envie de passer du temps dans le féminin, tout simplement. La douceur, elle peut évidemment être aussi masculine, mais j’avais envie de raconter la capacité de soin et d'endurance dans le soin aux autres qu’ont les femmes. Nous avons été collectivement éduquées à cela : prendre soin des enfants, des maris, être accueillantes, compréhensives.
Quelles étaient vos principales intentions en termes de mise en scène ?
Travailler sur la profusion des décors. Il y en a 60, avec des figurants, des choses que je n'avais pas dans mes précédents films. Sortir, la nuit, le jour, aller du théâtre à la famille, du club de vacances à l'hôpital, etc. Cette multiplicité des décors reflète ce que nous sommes tous car nous nous déplaçons, nous passons d'une ambiance à l'autre. Cela me permettait aussi de travailler sur une lumière un peu plus belle et pas seulement juste comme dans mes films précédents. Je voulais également profiter de toute cette jeunesse que nous avons filmée. Donc, une mise en scène très alerte, dans le mouvement, mais aussi dans une forme de douceur et très sensorielle, qui parle à la peau, aux sensations des spectateurs.
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