CANNES 2026 Quinzaine des Cinéastes
Sarah Arnold • Réalisatrice de L’Espèce explosive
"C’est un film sur tout ce qui nous déborde et nous dépasse"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : La cinéaste raconte l’aventure d’un premier long très singulier et drôle avec sangliers, chasseurs, agriculteurs, gendarme et psychologue au menu

Attraction de la Quinzaine des Cinéastes du 79e Festival de Cannes et interprété par Alexis Maneti et Ella Rumpf, L’Espèce explosive est le premier long métrage de l’Italo-suissesse Sarah Arnold.
Cineuropa : D’où est venue l’idée du cadre du film, les Ardennes avec cette guerre entre chasseurs et agriculteurs ?
Sarah Arnold : J'avais lu un article dans Libération intitulé "Campagne à feu et à sanglier" et qui parlait de la colère des agriculteurs face à l'agrainage et de l'explosion démographique des sangliers. C'était œil pour œil, dent pour dent, les deux camps se tiraient dans les pattes à coups de voitures brûlées et de sangliers trucidés. L'affaire était montée assez haut jusqu’à inquiéter le ministère qui craignait un clash rural-social assez fort et une escalade. J'ai trouvé cela fascinant, c’était presque un film de mafia en terreau rural. Et cela pouvait parler de manière métaphorique du profit d'une minorité privilégiée au détriment d'une majorité plus modeste : un échiquier de lutte de classe. Avec mon producteur, j’ai donc rencontré l’association Les Robins Des Champs qui était très énervée et qui tuait des sangliers à tout-va. J'ai été aussi à la chasse. D’ailleurs, je ne suis pas anti-chasse car j'ai également rencontré des chasseurs super, qui connaissent très bien la nature. Enfin, j’ai été dans une gendarmerie.
Le film est effectivement, et surtout, une enquête assez baroque.
J'adore Hal Hartley, le réalisateur américain des années 90, et dans Simple Men, il y a un policier complètement déprimé qui, après une longue tirade, s'assoit par terre et dit "putain, pourquoi les femmes existent ?" J’ai trouvé qu’un gendarme flingué par une crise amoureuse, donc désarmé par l'amour serait un personnage génial : un représentant de l'ordre en désordre. Ensuite, je voulais réaliser un polar car j’aime cela. Et j’ai pensé à une double enquête : une enquête policière et une enquête psychanalytique. Je voulais que le gendarme résolve l’enquête policière sans le faire exprès, en faisant sa propre analyse personnelle, et à travers des espèces de ponts sémantiques d'analogies, de hasards. Je ne voulais pas d’un héros qui pense bien, mais d’un héros qui sente bien, intuitivement.
Le gendarme et la psychologue viennent de l'extérieur, ne sont pas de la région.
Oui, ce sont des étrangers. C'était important car je me sens tout le temps comme cela. Je suis née en Italie, mon père est suisse, j'ai les nationalités italienne et suisse, mais j'ai grandi en France. J'ai habité sur un bateau étant petite et je suis allé ensuite dans la Marne, un endroit hostile où je me sentais étrangère. Les deux protagonistes du film sont inadaptés au cadre et leurs réactions sont inappropriées, provoquées par une émotivité qu'ils n'arrivent pas à contenir. Car c’est un film sur tout ce qui nous déborde et nous dépasse.
Quid du ton assez satirique ?
Cela vient du fait que j'aime beaucoup les dialogues très précis. Je n'ai encore jamais travaillé le réalisme avec les comédiens, en les laissant improviser. Cela donne ce ton un peu théâtral. Le jeu devient un peu comme de la pantomime. Quant à l'humour trash, la société dans laquelle nous vivons donne quand même envie de balayer des trucs de la main de manière un peu brutale, non ? Donc c’est du comique brutal avec des blagues parfois très graveleuses car c’est comme ça que les hommes parlent.
Dans quelle direction avez-vous travaillé avec le directeur de la photographie, Noé Bach ?
Nous voulions tourner en 16mm, mais ce n’était pas possible à cause du budget et du temps de tournage. J'étais méfiante à l'égard du numérique car j'aime énormément l'image argentique, les couleurs et parce que je voulais aussi un film très organique. Car il est question de la terre, de la boue, du sang, des bêtes. Il fallait que cela sente la région, la nature. Nous avons donc beaucoup travaillé en préparation en faisant des photographies en argentique que nous avons donnée au labo qui a fabriqué des LUT (Look-Up Table) que nous avons appliqué à la caméra, avec des vieilles lentilles.
Quelles étaient vos intentions principales en termes de mise en scène ?
Je voulais éviter la caméra à l’épaule et aller vers une grammaire assez classique, américaine. Pour s’amuser aussi de ce film dans la Meuse qui se rêve américain. Donc nous avons pris un petit peu comme références Fargo de frères Coen, Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, True Detective et Hal Hartley. Mais pour filmer des gendarmes en bleu (rires).
La musique est aussi assez remarquable.
J'avais envie de travailler avec la clarinette basse. Parce que c'est un instrument au son assez ridicule. Et c'est le son d'un sanglier. D'ailleurs cela se mélange plutôt bien. J'ai beaucoup écouté le trio FUR avec Hélène Duret à la clarinette, une guitare et une batterie. Et Florencia Di Concilio a beaucoup travaillé sur les bruits car j'avais peur de la mélodie, des nappes.
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