Avril Besson • Réalisatrice des Matins merveilleux
“La sexualité et le genre, ce n'est pas du tout le même sujet, et ça peut avoir des conséquences différentes sur la manière dont on aborde l'intimité”
par Olivia Popp
- CANNES 2026 : La réalisatrice française revient sur sa collaboration avec ses deux actrices principales, et sur le fait de s'inspirer activement de sa vie pour créer un film

Avril Besson a présenté son premier long-métrage, Les Matins merveilleux, parmi les séances spéciales du Festival de Cannes. Elle retrouve pour ce film India Hair et Raya Martigny, qui jouaient déjà dans le court-métrage qui l’a révélée, Queen Size (nominé pour le César 2025 du meilleur court-métrage de fiction), respectivement dans les rôles de Charlie, qu'on suit dans le sud après la mort de sa grand-mère, et de Marina, que Charlie rencontre sur place.
Cineuropa : Comment en êtes-vous venue à travailler avec vos deux interprètes principales à la fois sur Queen Sizeet Les Matins merveilleux ?
Avril Besson : J’ai réalisé le court-métrage après avoir écrit le long. C’était super difficile de trouver l’argent pour financer le long parce qu’elles n’étaient pas très connues. J'étais amie avec India depuis très longtemps, mais personne ne connaissait vraiment Raya comme actrice – seulement comme mannequin. Elle m’a envoyé une vidéo où elle était incroyablement pudique et tendre. J’adore ça, quand les gens ne se livrent pas si facilement. Nous avons tourné le court sur un coup de tête, sans argent ni budget, juste pour montrer l'alchimie qui existait entre elles. En somme, nous avons fait le court pour aider à financer le long, en empruntant au long ses personnages. Nous avons travaillé ensemble pendant sept ans, ce qui nous a laissé beaucoup de temps pour nous connaître, réfléchir aux personnages et réécrire le scénario ensemble.
Le film a été décrit comme un film “tranche de vie”, mais il parcourt plusieurs registres très différents. En passant du scénario à l’écran, que teniez-vous à exprimer ?
C’est une question intéressante parce que, pour moi, c’était vraiment une comédie. Le tournage a été assez difficile, car nous n’avions absolument pas d’argent. Je me suis aussi mise beaucoup de pression parce que c’était mon premier film, et je me sentais très craintive et vulnérable. Je pense que cette énergie s’est glissée dans le film sans même que je m’en rende compte. J’ai commencé à monter pendant le tournage, le week-end, et la première fois que j’ai vu les images, je me suis dit : "Mais c’est super mélancolique !". Je ne m’en étais pas du tout rendu compte, car on riait beaucoup sur le plateau. C'est une de mes meilleures amies qui m’a dit : "Je crois que c’est parce que tu es triste". Cela dit, ça me plaît, car je pense que ça marche par rapport à ce film, dont le sujet est bel et bien le deuil. Je ne voulais pas que ce soit dramatique ; il n’y a pas de grands conflits, ici, juste le flux et le reflux de la vie.
Le récit s’inspire-t-il de moments particuliers de votre propre vie, de celles de votre entourage ou d’histoires de cinéma ?
J’ai perdu mon père quand j’étais adolescente, et il était extrêmement jeune. Personne ne s’y attendait. J’ai grandi d'un coup, après ça. Perdre mon père a défini la personne que je suis. J’ai fait mon deuil, mais je me suis beaucoup rapprochée de mon groupe d’amis – qui étaient à la projection à Cannes, soit dit en passant. J’avais vraiment besoin de faire la fête et de voyager. Ce sont mes amis qui m’ont élevée. C’est aristotélicien : l’élan d’amour se confond avec l’élan de mort. Quand j’ai perdu ma grand-mère, ça a été totalement différent. J’étais adulte, mais ça a été très dur. J’étais très triste, parce que je savais que cela allait arriver. Ça a marqué pour de bon la fin de mon enfance. [Comme dans le film], j’ai appris qu’elle avait réservé ma place dans le caveau [familial] et qu’elle l’avait payée. C’est la pire forme d’affection qu’on puisse recevoir.
La relation centrale entre Charlie et Marina reste volontairement indéfinie. Elle a des composantes à la fois romantiques et platoniques. Qu’est-ce qui était important pour vous dans cette relation ?
Il serait trop difficile de créer un personnage à partir d’un seul vécu. Dans le court-métrage, les gens pensaient que ce qui naissait là était une amitié. Pour moi, c’était évidemment une histoire d’amour. Il fallait qu'elles s’embrassent et fassent l’amour, car elles avaient ressenti une énorme attirance l'une pour l'autre dès le premier jour. J’ai beaucoup lu sur les filles trans hétérosexuelles et sur le fait que ça peut être très étrange, pour elles, d’être avec une femme, car ça peut renvoyer à une dysphorie. J’ai beaucoup aimé écrire la scène de sexe dans Les Matins merveilleux, parce que j’avais l’impression que c’est une chose que quelqu'un qui n'a pas d’amis trans ne remettrait même pas en question. La sexualité et le genre ne sont pas du tout le même sujet, et peuvent avoir des conséquences différentes dans vos histoires d’amour et dans la façon dont vous abordez l’intimité.
Y a‑t‑il eu, pendant le tournage, des moments qui vous ont particulièrement marquée ou qui ont entraîné un changement inattendu dans le film ?
Il s’agissait toujours de dépasser l’impossible. Il y a eu des moments où l’on nous disait "Désolé, vous ne pouvez plus tourner ici", ou "Ça ne va pas être possible de faire ça". Il y avait une scène où Charlie raconte à Marina que sa mère avait l’habitude de sauter d’un rocher précis, haut de 13 mètres, et je voulais vraiment qu'à la fin, elle saute avec Marina, mais c’était compliqué à tourner, et puis c’est tellement cliché. Dans n’importe quel film qui se passe dans le sud de la France, il y a des gens qui sautent dans la mer en signe de liberté, et ce n’est pas intéressant. Finalement, j’ai dit : "OK, elles vont juste être assises ensemble sur l’herbe". Quand quelque chose n’est pas possible, cela vous pousse à penser au‑delà de ce que vous connaissez.
(Traduit de l'anglais)
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