CANNES 2026 Semaine de la Critique
Alexander Murphy • Réalisateur de Irish Travellers
"J'avais la sensation que la caméra devenait un prolongement de la famille, presque un 11e enfant"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : Le documentariste franco-irlandais explique comment il a réussi à gagner la confiance et capter l’intimité d’une famille de Travellers vivant en marge de la marge

Magnifique découverte de la compétition de la Semaine de la Critique au 79e Festival de Cannes, Irish Travellers est le second long métrage documentaire d’Alexander Murphy après Goodbye Sisters (2025).
Cineuropa : D’où vient votre intérêt pour les Travellers irlandais ?
Alexander Murphy : Quand j'ai commencé à filmer, je savais qu'à un moment donné, dans ma vie, j'allais faire un film sur les Travellers. D’abord, parce que dans mon enfance, j'étais très étonné de la haine et du rejet de cette communauté qui est pourtant irlandaise. Ils étaient enfermés dans une réputation d’extrême violence, alors que, quand je posais des questions, on ne les connaissait pas trop finalement. Il y avait une dualité très étrange avec un profond respect pour leur culture, mais une détestation absolue pour les gens. Je n'arrivais pas à saisir pourquoi, donc c’était intéressant. Ensuite, il y avait cette arène très cinématographique qui j'avais envie de capter, de filmer, car il y a quelque chose très fort dans cet environnement. Donc je suis parti à leur rencontre : j'ai voyagé un peu partout en Irlande dans beaucoup de communautés très différentes de Travellers. Certains vivent dans une pauvreté extrême, d'autres sont extrêmement riches. Au départ, c'était très difficile, parce qu'on ne s'introduit pas comme cela dans un camp de Travellers. J'ai eu la chance de connaître Joseph-Philippe Bevillard, qui est un grand photographe de Travellers depuis une douzaine d’années. C'était ma porte d'entrée et je me faisais parfois passer pour son fils ou son assistant. C'est ainsi que je suis arrivé à m'introduire doucement dans ce monde. Et je me suis rendu compte d'une chose à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Je pensais rencontrer des gens très fiers, avec une forme de liberté, mais ils étaient asphyxiés, coincés dans un espace étriqué. Cependant ils avaient une énergie extraordinaire. Je me suis dit que si je voulais faire un film sincère et authentique sur eux, il fallait que je passe beaucoup de temps et que je les aime profondément. Et quand j'ai rencontré la famille O'Reilly, j'ai eu un énorme coup de cœur. Je ne faisais plus un film sur les Travellers, mais un film sur cette famille.
Comment avez-vous gagné leur confiance ?
C'était une chose de les photographier ou les filmer de temps en temps, mais être invité à l'intérieur, parler de sujets profonds et sincères, c'était une autre paire de manches. Je suis allé régulièrement les voir avec des images, avec des photos, et j’ai passé du temps avec eux sans la caméra. J'adore cette famille et un lien s’est créé entre nous au fur et à mesure car je n'y allais pas juste pour prendre quelque chose, mais aussi pour donner de mon temps. À un moment donné, ils se sont rendus compte que je faisais un film sur eux car je venais à chaque fois avec la caméra et je filmais un petit peu. Cela s’est fait naturellement, mais sur la durée. Je les ai rencontrés en 2020 et j'ai terminé le film en mars 2026. Tout le film est fondé sur une relation humaine. Ce n’était un tournage de quelques semaines et après, on remballe. C'est ainsi que j'ai gagné leur confiance et obtenu des moments et des séquences somptueuses et sincères. D'un coup, ils s'ouvraient, alors que ce n’est pas dans leur ADN de s'ouvrir et de parler de leur fragilité.
Les enfants sont au coeur du film. Était-ce votre idée initiale ou ce point de vue s’est-il imposé au montage ?
Je voulais regarder cette arène à travers leur regard. D’abord car O'Reilly sont une famille de Travellers un peu différente des autres. Ils sont en marge de la marge. En marge de leur communauté, mais aussi de la société. Cette caravane isolée au bord d'une route avec un énorme champ et plein d'enfants, c'était presque de l'ordre du conte. C’est pour cette raison que le titre original du film est Tin Castle, le château de la tôle : à travers le regard des enfants, il n’y aucun aspect misérable dans cet espace. Leur regard me permettait aussi de garder une certaine pudeur car je ne voulais pas tout dévoiler. Dans le film, on raconte beaucoup de choses, mais on ne dévoile pas les détails et les secrets de famille. Les enfants ressentent une tension, qu'il se passe quelque chose, mais ils ne comprennent pas tout ce qui se passe concrètement. Je trouvais que c'était un bel axe. Et surtout, j'adorais passer du temps avec eux et j'avais la sensation que la caméra devenait un prolongement de la famille, presque un 11e enfant. D’ailleurs, les enfants jouent avec la caméra. Elle existe.
Quelles étaient vos intentions principales de mise en scène ?
Je voulais que le film soit presque une sorte de vidéo de famille, un home movie. On ne connaît pas les Travellers et je trouvais que la meilleure manière de les rencontrer, c’était à travers cette intimité. Ensuite, ce sont des gens absolument incroyables visuellement, et l’endroit où ils vivent aussi, donc je n’ai pas eu beaucoup d'efforts à faire pour avoir de belles images. Mais je voulais également créer parfois de petites parenthèses oniriques, de petits moments d'envolée. On est ancré dans la réalité, et d'un coup, on s'échappe un moment avant d’y revenir.
Quid du chapitrage ?
C’est une sorte de jeu, comme quand ouvre un livre de contes avec cette sensation de quelque chose d'un peu irréel : cette caravane au milieu de nulle part, au bord d'une route, coupée du reste du monde, avec cette autoroute qui passe à côté. Cela m’a permis aussi de créer des ellipses, parce que j’ai tourné très longtemps et car je voulais également faire un portrait de l’Irlande et montrer les différentes saisons.
Comment a réagi la famille O'Reilly à la vision du film ?
Nous avons loué une salle de cinéma. C'était la première fois qu'ils allaient au cinéma. Donc, c'était un grand moment pour tout le monde. Ils étaient inquiets car ils avaient peur d’avoir été filmés comme dans les reportages sur les Travellers, avec du misérabilisme ou des clichés. A la fin de la projection, ils ne m'ont évidemment rien dit car ce n’est pas leur style de dévoiler quoi que ce soit. Mais j'ai vu une certaine fierté dans leurs regards. Ils se sont trouvés beaux. Cela m'a beaucoup ému car enfin, ils se voient à leur juste valeur alors que la société les enfonce toujours dans une case.
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.
















