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CANNES 2026 Un Certain Regard

Judith Godrèche • Réalisatrice de Mémoire de fille

"Comment représente-t-on la honte et l’absence de consentement ?"

par 

- CANNES 2026 : La réalisatrice nous parle de son adaptation du roman éponyme d’Annie Ernaux, où elle filme avec une grande vivacité à la fois cette jeune fille en lutte et l’écrivaine en devenir

Judith Godrèche • Réalisatrice de Mémoire de fille
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Comédienne découverte à un âge précoce, Judith Godrèche écrit depuis toujours, un premier roman en 1995, un premier film en 2010, une série en 2023, ou encore un récit littéraire aussi vif qu’intime, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, sorti en janvier dernier. Pour son deuxième long métrage Mémoire de fille, présenté dans la section Un Certain Regard au 79e Festival de Cannes, elle se penche sur le roman d’Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature, qui revient lui-même sur l’épisode traumatique qui transforma la jeune fille de 1958 en femme en résistance, sujet libre, et finalement, écrivaine.

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Cineuropa : Mémoire de fille relate un évènement fondateur de la vie de femme d’Annie Ernaux, et les prémices de sa vocation d’écrivaine. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la puissance du texte, et votre scénario ?
Judith Godrèche : D’abord, en passant beaucoup de temps avec Annie Ernaux, je voulais essayer de voir le monde à travers ses yeux. Et puis j’ai commencé à écrire des dialogues. Je pense que je me sentais tellement proche des personnages, ils étaient si familiers pour moi, que c’est venu un peu comme un flot. C’est un défi d’adapter Annie Ernaux, c’est sûr, on dit qu’elle a une écriture plate, il y a peu de dialogues. Il faut créer beaucoup de choses pour en tirer un scénario. Et puis très prosaïquement, pour moi, Mémoire de fille, c’est aussi le livre qui raconte comment elle devient une écrivaine, le livre s’achève alors qu’elle écrit son premier roman. Je voulais aussi raconter cette histoire, comment cette fille devient une écrivaine. Montrer que l’on peut traverser des épreuves terribles, et pourtant trouver sa voix.

Comment avez-vous trouvé votre chemin de réalisatrice dans le livre d’Annie Ernaux ?
Très vite, j’ai réfléchi au point de vue. Je me suis beaucoup demandé qui l’oeil de la caméra représentait, mais aussi qui regardait cette histoire se dérouler. Et je ne voulais pas que ce soit moi, je voulais que ce soit Annie, 17 ans et demi, que ce soit un dialogue entre les époques, en focalisant sur le point de vue de la fille de 1958. C’est très douloureux pour Annie l’écrivaine de se replonger dans ce souvenir, et elle essaie le plus sincèrement d’être à nouveau cette jeune fille dans son livre. Je voulais que la caméra fasse aussi ce voyage dans le temps. Qu’elle soit à cette place exacte, et non pas que ce soit mon point de vue. C’est une discussion que l’on a eue longuement avec mon chef opérateur. Il fallait que l’actrice soit constamment dans le cadre, même en amorce dans les contrechamps. Elle n’est jamais vue du point de vue d’une tierce personne, et surtout, jamais du point de vue de H., l’homme qui la viole. Une autre question était comment montrer la violence des hommes d’un point de vue féministe. Il fallait aussi que le plateau soit une safe space, on a beaucoup répété, avec et sans la caméra, fait des story-boards très précis à cette occasion, travaillé avec une coordinatrice d’intimité.

C’est un défi éthique et artistique, de figurer cette scène de viol ?
Oui bien sûr. D’abord, comment représente-t-on la honte, mais aussi l’absence de consentement ? Même Annie Ernaux, à 80 ans, essaie encore de s’émanciper du sentiment de honte. Ça lui a pris des années d’écrire ce livre, et même à ce moment-là, 60 ans plus tard, elle ne mettait toujours pas le mot sur la chose, viol. Elle ne l’a fait que plus tard. Donc, comment filmer quelque chose d’infilmable ? Ce n’est pas une agression spectaculaire, c’est un moment diffus, comment on retranscrit ce sentiment bouleversé de l’espace-temps, la dissociation aussi. Je voulais montrer la vie intérieure d’Annie, comment elle fixe cette lampe au plafond, ce sentiment d’un moment qui semble ne jamais finir, sans filmer le corps, la nudité. Sans que ce soit voyeuriste, en ne laissant aucun espace pour l’érotisation. L’emplacement de la caméra était capital, tout devait être exactement à la bonne place. Et puis ce qui est vraiment important, pour Annie Ernaux, et pour moi en faisant le film, et plus généralement, c’est de montrer le viol non comme un évènement spectaculaire, comme ont pu le faire nombre de films, souvent de cinéastes masculins, qui vont montrer un viol, puis passer à la suite de l’histoire. Non, je voulais en montrer les conséquences. Ce n’est pas un détail de l’histoire.

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