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CANNES 2026 Compétition

Léa Mysius • Réalisatrice de Histoires de la nuit

"On ne connaît jamais vraiment les gens avec qui l’on vit"

par 

- CANNES 2026 : La cinéaste raconte la genèse de son adaptation du roman Laurent Mauvignier et décrypte son approche de l’angoisse et de la violence mêlant drame et thriller

Léa Mysius • Réalisatrice de Histoires de la nuit
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Dévoilé en compétition au 79e Festival de Cannes, Histoires de la nuit est le 3e long métrage de la cinéaste française Léa Mysius, révélée à la Semaine de la Critique en 2017 avec Ava et passée par la Quinzaine des Réalisateurs 2022 avec Les Cinq Diables.

Cineuropa : Qu’est-ce qui vous donné envie d’adapter le roman de Laurent Mauvignier ?
Léa Mysius
 : C'est le producteur de mes précédents films qui m'a donné cette idée. Je connaissais les livres de Laurent Mauvignier, mais l’idée d’en adapter un ne m'avait jamais effleurée. À l’époque, je cherchais un sujet de film, je remuais des idées, et je tournais autour de la thématique de la nuit, et j'avais d’ailleurs acheté Histoires de la nuit en même temps que Les jeux de la nuit de Jim Harrison. Et là, je vois mon producteur Jean-Louis Livi qui me dit : j'ai un livre à te proposer, Histoires de la nuit. Je l'ai lu dans la foulée, en deux jours, et j’ai vraiment adoré, j’ai été totalement aspirée et j’ai immédiatement accepté la proposition de l’adapter.

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Quels principaux choix avez-vous faits à l’écriture du scénario ?
J'ai décidé d’emblée de ne pas faire de flashbacks alors qu’ils sont très nombreux dans le livre. J'ai repéré ce qui m’intéressait le plus et j’ai écrit très rapidement une première version chronologique. Ce n’était pas facile car les personnages sont nourris par les flashbacks et l'écriture de Laurent qui va très loin dans les détails. C'est d’ailleurs ce qui est intéressant dans le livre car le squelette de l’histoire en lui-même est assez mince, cela pourrait être une histoire un peu banale de film américain. Il fallait donc réussir à restituer dans le film ce qui est intéressant dans le livre. Ce que j'avais adoré tout de suite, c'est qu’il ouvrait la possibilité d’un film de genre à la History of Violence tout en étant vraiment ancré en France avec de vrais gens. Cela pouvait être un simple fait divers, mais quand on entrait dans la vie de chaque personnage, on les comprenait : ce ne sont pas des méchants et il n’y a rien de manichéen. Il y avait donc la possibilité de faire à la fois un drame et un thriller.

Comment avez-vous géré le suspense, le temps très raccourci de l'intrigue, la tension, la distillation de micro éléments ?
Les petits détails, il y en beaucoup. Laurent est très fort en matière de suspense, il arrive à tenir dix pages alors qu'il ne se passe rien, mais il a posé suffisamment d'éléments avant pour pouvoir partir dans une digression qui tienne. J'ai essayé de garder cela au scénario, de charger suffisamment de munitions au début pour qu'ensuite, il puisse ne rien se passer en apparence pendant quelques scènes. Il fallait distiller les informations comme par exemple, au début, quand la petite Ida dit dans un dialogue qui n'est pas du tout dans le livre, qu’elle aurait préféré être orpheline comme sa mère, pour le spectateur sache que Thomas et Ida ne savent pas que Nora a en réalité des parents. Tout cela passe soit par de petits dialogues, soit par des situations qui font que l'on comprend des choses sur les personnages sans être explicatif.

L’ensemble se déroule dans un climat général crépusculaire.
On est dans une campagne abandonnée, avec des agriculteurs en difficulté, des gens qui galèrent, qui ont du mal avec leur vie, même s'ils font ce qu'ils peuvent. Entre Nora et Thomas, il y a de la tendresse, mais ils ne sont pas ultra heureux non plus dans une vie qu'ils n'ont finalement pas choisie. Mais cela, on le comprendra plus tard. La vie leur a imposé des choix qui les ont amenés là. Tous les personnages qui vivent là ont des failles et sont blessés. Mais peut-être qu’au cours de la nuit, ils vont pouvoir reprendre un peu le pouvoir sur leurs vies grâce finalement à cette séquestration.

Comment vouliez-vous traiter ce trois "bad guys" qui surgissent ?
Je voulais que ce soit une fratrie, qu'ils aient des rapports très fraternels entre eux. C’est comme une trinité. Il y a le grand frère, le chef charismatique, mais qui a fait de la prison. Donc, celui du milieu, s'est retrouvé à tout gérer, et le petit qui est plus naïf, un peu déconnecté, est utilisé par les grands frères. Aujourd'hui, on dirait que ce sont des relations d'emprise. Je voulais aussi par exemple que le personnage de Benoît Magimel qui est un méchant, soit très gentil, normal, quand il débarque dans son costume un peu mal taillé, et que ce soit ce côté normal et extrêmement trop gentil qui fasse très peur.

Comment vouliez-vous aborder la violence inhérente au sujet du film ?
Je ne voulais pas que ce soit voyeur ou que cela puisse mettre le spectateur mal à l'aise. Quand on pense à une séquestration, on pense à Funny Games de Michael Haneke, un film qui me met un peu mal à l'aise parce que je sais qu'ils vont se faire torturer tout du long et qu'il va falloir que je supporte la torture. Je ne voulais pas du tout que mon film soit dans cette optique. Évidemment, il est un peu terrifiant car les trois frères sont là et qu’on ne sait pas ce qu'ils vont faire, mais je voulais que l’on comprenne tous les personnages, y compris les méchants, qu'il y ait tout le temps de l’espoir en l’humanité. Je ne voulais pas non plus faire un film pop, un pur thriller ou un film avec du sang qui gicle partout en mode fun. Je voulais qu'on reste dans le réel, mais qu’il soit assez poétique pour être supportable quand même, que le cinéma puisse parler du réel et nous confronter à des choses violentes sans nous faire ressentir la violence crue.

Tous les personnages ont un côté double.
C'était vraiment important. C'était déjà présent dans le livre, mais j’ai accentué cela. Je voulais qu'à la fin du film, le spectateur se dise qu'on ne connaît jamais vraiment les gens avec qui l’on vit. Tout le monde a une part d'ombre, de lumière, etc. C'est la complexité humaine : personne n’est entièrement moral, tout le monde a une part de monstre en lui. On voit bien ce qui se passe dans le monde aujourd'hui, de quoi les gens sont capables. C'est quelque chose qui interroge, qui inquiète et qui mérite d'être questionné. Et cela m'intéressait aussi que les femmes dont on a tendance à se dire qu’elles sont pures, aient droit à leur part d'ombre et d'amoralité, qu’on doute de leur morale.

Quelles étaient vos intentions de mise en scène pour un huis clos dans deux bâtiments quasiment contigus ?
J'aimais beaucoup ce face-à-face pour que le huis clos puisse être un condensé de la société, des tensions de domination sociale, d'argent, de classe, etc., car le personnage de Cristina est une artiste fortunée. Avec la chef-décoratrice, nous avons créé une sorte de maison d'architecte afin que cette confrontation s’incarne vraiment physiquement. En face, il y a la ferme où ils ont un peu moins d'argent, où ils galèrent un peu plus, et le voit dans l'espace. Ensuite, ce qui m'intéressait dans le livre, c'est qu'il y avait deux séquestrations en parallèle, finalement presque deux histoires qui finissent par se faire écho. J'aimais beaucoup cette idée qu’on se regarde d'une maison à l'autre et que, petit à petit, dans l'angoisse, on entre dans des espaces qui finissent par se mêler. C'est pour cela qu'il y a ce passage d’espace liminal dans lequel l’esprit du personnage du Bègue relie les deux maisons dans quelque chose de presque mental. Quand on est très stressé, on peut avoir des expériences de déréalisation. Petit à petit, l'angoisse brouille l'espace et le temps afin les spectateurs soient un peu perdus dans ce théâtre.

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