Christophe Honoré • Réalisateur de Mariage au goût d'orange
"La famille, c'est le lieu familier de la tragédie"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : Le cinéaste raconte la genèse très personnelle de son nouveau film qui reconstitue en fiction la mémoire riche en émotions et en tourments de sa propre famille

Projeté au programme Cannes Première du 79e Festival de Cannes, Mariage au goût d'orange est le 16e long de fiction cinématographique de Christophe Honoré, après notamment six autres films présentés à Cannes (dont son dernier Marcello mio en compétition en 2024).
Cineuropa : À quel point cette histoire de mariage en 1978 à Nantes vous est-elle personnelle ?
Christophe Honoré : Ce film appartient à une mémoire familiale. Les personnages appartiennent tous à la famille du côté de ma mère. J'ai été témoin de ce mariage. Je voulais avoir cette fidélité, cette loyauté à mon regard d'enfant de l'époque. En tant qu'enfant, je percevais les tensions qui existaient dans cette famille, mais aussi l'amour. C'est vraiment un film d'après modèles vivants. J'ai gardé les prénoms, les noms, et j'ai plutôt un petit peu atténué les événements. C'est une famille qui était en voie d'extinction, mais ils passent malgré tout une très bonne journée lors de ce mariage et c'est certainement l’un des derniers moments heureux de leurs vies. Dans le film, avec les flashforwards, on sent que quelque chose les menace, une espèce de tragédie annoncée. C'est une famille qui va être décimée au cours des années 80.
C'est certainement pour cela que j'ai mis aussi longtemps à faire ce film. J'ai commencé à travailler dessus il y a plus de 20 ans, avec un projet qui démarrait juste après 1945, quand ma grand-mère a rencontré cet Espagnol, s’est retrouvée enceinte et a été obligée de se marier avec lui, et qui allait jusqu'aux années 2000, au moment de la mort de ma grand-mère. Mais je n’arrivais pas à faire ce film jusqu’au moment où j'ai eu l'idée de tout rassembler sur une unité de temps, sur une seule journée, et surtout d'arrêter de me dire qu'il fallait que je raconte les histoires. Ce qui était intéressant, ce n'était pas le romanesque que j'allais projeter sur les personnages, c'était d'essayer de les laisser vivre et d’étudier uniquement les liens qu'ils avaient les uns avec les autres, comment ils se chargeaient les uns les autres de leurs souffrances et de leurs joies. C’est cela, la matière romanesque du film.
Comment avez-vous géré la complexité d’autant de personnages ?
Je les connaissais par cœur, je savais ce que je voulais montrer d'eux, vers quelle humeur aller, comment travailler des registres qui alternent et qui soient contradictoires. Comme je tourne en pellicule, je fais une ou deux prises. Ce n'est pas du tout un film tourné d'une manière documentaire, caméra à l'épaule, en essayant d'aller à la recherche des choses et en se disant qu’au montage, on recréerait la ligne, la fluidité, etc. Le film n'est qu'en dolly, travellings et panoramiques. L'écriture était composée de plans très précis. En même temps, quand vous avez 15-20 personnages principaux dans le même cadre, au bout d'un moment, vous ne pouvez pas prétendre tout diriger. Donc il fallait être à l'affût, organiser une espèce de désordre. J'aimais bien l’idée d'un film où l’on change souvent de point de vue et qui fonctionne de façon un peu chorégraphique. Au début, on présente les personnages d'une manière uniquement collective et puis à un moment, cela se resserre dans une chambre, etc. Et au fur et à mesure, on finit par s'attacher, j'espère, aux différents personnages. En tant que spectateur au cinéma, je suis un peu fatigué des destins individuels et je crois beaucoup que nous nous définissons nous-mêmes à travers les rapports que nous entretenons avec les autres. Et je crois au collectif. Cette famille, même si elle est pour le moins dysfonctionnelle, est ensemble malgré tout : ils ne peuvent pas échapper à une espèce de corps qui leur appartient à tous, qui est partagé par tous. C'était vraiment cela qui m'intéressait, et au fur et à mesure, j’ai rajouté des personnages, les enfants notamment, avec cette idée d'accorder des gros plans, de l'importance, même à des personnages très secondaires et de créer une oeuvre collective. J’avais comme référence les films de Jean Renoir avec une grande tendresse pour les personnages, mais sans aucune indulgence pour tout ce qui est condamnable chez eux, et surtout les changements de registre : cela semble fantaisiste, anecdotique, et puis soudain, le tragique arrive sans avoir été annoncé.
Quid des trois flashforwards ?
Quand j'ai décidé de faire cette unité narrative, à un moment, je me suis dit qu'il fallait déplier. Et aussi que j'assume une forme de loyauté : même si je voulais raconter depuis mon regard d'enfant, je n’étais plus cet enfant et j'en savais plus qu'eux. J'ai échappé à cette famille qui à la fois me passionnait et me terrifiait, je me suis construit contre elle, contre ce milieu. Il y avait un quatrième flashforward que je n’ai pas gardé au montage, une séquence documentaire où je me suis filmé avec ma mère qui me donnait son avis sur le film.
Le film remue des émotions violentes, de l'amour aux blessures du passé impossibles à cicatriser.
Il y a un côté implacable, une vérité de famille aveuglante pour eux, mais dont ils ont tous connaissance. Ils n'échappent pas à leur destin et les attitudes de certains membres de cette famille peuvent être impardonnables. Il y a quelque chose d'insensé : ils pouvaient se battre et la seconde d'après, l'amour ressurgissait. Car l'amour est certainement lié à leur enfance terrifiée face à un tyran et cette peur les a soudés pour la vie. Mais il y a comme une malédiction, une transmission et une reproduction de la violence. Il ne s'agit pas de les juger, mais de prendre acte qu’ils n'y ont pas échappé. C’est vrai que pour moi, la famille, c'est le lieu familier de la tragédie.
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