Bertrand Mandico • Réalisateur de Roma Elastica
“J’ai ajouté une strate supplémentaire à l’histoire de Rome”
par Marta Bałaga
- CANNES 2026: Le cinéaste français explique en quoi son film porté par Marion Cotillard est en quelque sorte un hommage à toutes les strates qui composent le cinéma italien des années 1960 et 1970

La star française Eddie (Marion Cotillard) est peut-être en fin de carrière, mais avant que cela n'arrive, elle part à Rome tourner un film de science-fiction suspect. Dans Roma Elastica, présenté à Cannes parmi les Séances de minuit, le réalisateur Bertrand Mandico crée un univers qui paraît à la fois ancien et nouveau. Il nous en a dit davantage, à Cannes, lors d'une table ronde.
“Mon film est en quelque sorte un hommage à toutes les strates qui composent le cinéma italien des années 1960 et 1970. C’est ce télescopage entre le cinéma d'auteur classique et le cinéma de genre qui m’intéresse, et qui a été la matière à partir de laquelle j'ai essayé de travailler dans ce film. J'avais en tête tous les cinéastes qui ont fait des films de genre, comme Mario Bava et Dario Argento, mais aussi des maîtres classiques, comme Fellini, Visconti et Antonioni."
“Le film parle du déclin du cinéma italien face à l'ascension de la télévision du début des années 1980. Pourquoi ce déclin s'est-il produit ? Cela reste un mystère, d’une certaine manière. Si cette chute a été spectaculaire, c'est parce qu’elle n’a eu lieu que là-bas”, ajoute-t-il.
“L’Italie avait le cinéma le plus prolifique et inventif du monde, et tout d’un coup, Berlusconi est arrivé et tout le système s’est effondré. Je ne crois pas qu’il existe, dans l’histoire du cinéma, un équivalent à ça, un autre pays qui ait subi une telle fracture. La raison, c’est le populisme. Tout à coup, un homme de pouvoir arrive et, à travers le populisme, détruit un outil artistique.”
Tout au long de sa carrière, Mandico a expérimenté, testé différentes techniques, y compris l’animation. “L’animation a été mon école parce que je n’avais pas de caméra à la maison, alors je me contentais de faire des dessins et des collages. C’était ma façon d’entrer dans le monde du cinéma. Je voulais tout de même travailler avec des acteurs, mais je garde (et chéris) la vision du monde que l’animation m’a donnée.”
L'actrice oscarisée Marion Cotillard n’a pas eu peur d’entrer dans l'univers débridé du cinéaste, accompagnée de Noémie Merlant dans le rôle de sa fidèle maquilleuse : “Marion est capable de créer des personnages, de s’immerger dans des univers, de se transformer. J’avais aussi besoin, pour incarner Eddie, d’une actrice française à dimension internationale. Marion peut tout jouer – ça me paraît évident”.
Mandico a en outre rassemblé pour ce film un véritable who’s who du cinéma italien vintage, de Franco Nero à Ornella Muti : “J’avais vraiment envie de travailler avec des acteurs cultes”, dit-il, saluant au passage le travail de la directrice de casting Chiara Polizzi. “J’ai fait une liste, et nous vérifiions constamment qui était encore parmi nous. Ornella Muti et Franco Nero sont très emblématiques du cinéma italien de l’époque, Muti pour ses collaborations avec Marco Ferreri, Risi, ainsi que Damiano Damiani. J'aurais voulu travailler avec Florinda Bolkan, qui est toujours en vie, mais elle a des problèmes de santé. Il y a tellement d'excellents acteurs et actrices en Italie en ce moment, c’était comme être dans une pâtisserie et ne pas pouvoir choisir."
Le film est empreint de mélancolie. À un moment, le personnage de Nero dit à Eddie “Ne me juge pas" parce qu’il prend les commandes d’un nouveau film miteux après avoir signé tant de chefs-d’œuvre, plus tôt dans sa carrière.
“C’est un hommage à ceux qui veulent continuer à jouer à faire du cinéma, même s’ils ne sont plus aussi bons qu’avant. C’est le destin tragique de certains cinéastes. Je pensais à Fellini qui, à la fin de sa vie, faisait des publicités pour des compagnies d’assurances, ou à Orson Welles, qui n’a cessé de tourner quoi qu’il arrive, quoi qu’il en coûte. Cet élan me touche énormément. Il devait être dans le film”, explique Mandico. Il ajoute : “Je suis très attiré et intéressé par celles et ceux qui n'arrivent pas à renoncer à leur désir de création”.
Quant à trouver un lieu qui fasse l'effet d'être hors du temps, les légendaires studios Cinecittà étaient parfaits. "On y trouve plein de choses précédemment jetées au rebut. Ce sont les vestiges de l’époque où l'Italie faisait ces grands films. Il y a un rapport très intéressant entre l’immortalité de l’art et la mort d’une personne, mais dès qu’une chose apparaît sur un écran, ou dans un film, elle devient immortelle."
“L’art est plus fort que la mort, dit Mandico, et le cinéma est plus fort que la mort parce que c’est ce qui restera de nous. Rome est une ville qui le symbolise de façon extraordinaire, car on a l’impression que toutes ces époques différentes y coexistent encore.”
Il y a aussi laissé sa propre empreinte. “Lors des repérages, dès que j’ai atterri et quitté l’aéroport, en voiture, j’ai vu un terrain vague. Il y avait de grands panneaux publicitaires, et j’ai dit : ‘Arrêtons-nous ici. Je veux que ce décor fasse partie de mon film’. C’est là qu'apparaissent ces mots : 'Roma Elastica'. Et d’ailleurs, ce panneau 'Roma Elastica' est toujours là. J’ai ajouté une couche de plus à l’histoire de Rome. Avec un peu de chance, on se souviendra de moi pour ça”, conclut Mandico dans un rire.
(Traduit de l'anglais)
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