Rachel Lang • Réalisatrice de Mata
"Faire un film d’espionnage au féminin, aborder le métier dans son aspect le plus concret, loin des figures de type James Bond"
par Aurore Engelen
- Rencontre avec la cinéaste française pour parler de son troisième long métrage, où elle retrouve son cinéma tout en s’aventurant dans de nouvelles contrées

Rachel Lang s’essaie au thriller d’espionnage avec Mata, tout en inscrivant ce troisième long métrage dans les traces de sa filmographie. Elle nous parle de ce projet hors normes, qui sort aujourd’hui en France et en Belgique, où elle retrouve son cinéma tout en s’aventurant dans de nouvelles contrées.
Cineuropa : Quelles sont les origines de ce projet ?
Rachel Lang : Enfant j’adorais le Club des Cinq, Fantomette, les récits d’enquête, et j’avais envie depuis longtemps de réaliser un thriller, mais je voulais faire un film d’espionnage au féminin, aborder le métier dans son aspect le plus concret, loin des figures de type James Bond. Je suis militaire de réserve, et un jour, je me suis retrouvée dans un petit avion qui survolait le Tchad, avec tout le monde qui était en treillis, sauf un homme tout au fond. Ça aurait pu être un journaliste, mais je savais qu’il n’y avait pas beaucoup de civils dans la région, et à la fin de la conversation, je lui ai demandé combien il y avait de gens entre le Président de la République et lui, et il m’a répondu: une seule personne, c’est mon chef. Le principe de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure), c’est qu’ils ont une boucle très courte, où les gens sont cloisonnés, isolés. C’est très différent dans l’armée de terre. Ça m’a intéressée de me pencher sur ces métiers de l’ombre. Ça veut dire quoi d’être seul, et de mener des missions pour lesquels on ne donne pas le sens, seulement des ordres ? C’est vertigineux comme arène je trouve.
C’est à la fois un thriller et un anti- thriller, le film se joue des codes du genre.
J'ai travaillé pendant cinq ans sur le scénario, c'est très technique d’imaginer une enquête, d’écrire des gens qui mentent, qui manipulent, qui jouent des rôles qui ne sont pas les leurs, il faut constamment doser le niveau de compréhension de l’intrigue. En fait mon projet n'était pas de faire un thriller d'espionnage où on trouve la vérité à la fin, j'avais envie d'avoir des cadres déplacés, désaxés. Le thriller, c'était un peu un prétexte pour faire le portrait d’une femme et de sa solitude. Son engagement est contrarié par une dissonance entre sa sincérité, et l’opacité de sa mission. Quand tout à coup son binôme disparaît, il devient compliqué pour elle de garder la foi. L'humain est au centre pour les militaires, ou les espionnes ! On pense que l'on s'engage pour la patrie, mais en fait on s'engage toujours pour les camarades, quand on se bat, c'est pour revenir tous ensemble, pas pour que le pays gagne.
On voit l’envers du décor de l’espionnage…
J'avais envie d'antagonismes très fort entre le terrain d’opération et les bureaux, de contrastes dans les décors, de l’Afrique aux Alpes. Et de montrer le quotidien aussi des agents, le travail, l’attente, l’anti-action, en somme.
Au coeur de ce jeu de dupes cependant, il y a une scène d’action, pivot du récit, passage obligé du film d’espionnage ?
La scène se passe durant le carnaval de Bâle, qui est très particulier. Il se passe en pleine nuit, tout le monde porte des masques, et donc effectivement n’importe qui peut se retrouver là sans être vu. En parallèle de l’évolution dans la foule, Mata se retrouve dans une course-poursuite dans une cuisine. J’ai travaillé avec un régleur de cascades habitué des films hollywoodiens, ça a été une chance de pouvoir bénéficier de son expertise et de son expérience, parce que de fait, je n’avais jamais tourné de scène de combat. C’est un dialogue étroit qui s’instaure entre le régleur et le chef opérateur, pour s’adapter à la réalité du décor, réfléchir le découpage. Au montage, j’ai travaillé avec un binôme, Sophie Vercruysse, qui a monté mes précédents films, et qui était en charge des scènes plus psychologiques, et Matthieu Jamet-Louis, qui a monté des films comme La Nuit se traine, et qui a pris en charge les scènes d’action.
Pourquoi Eye Haïdara, et comment avez-vous travaillé avec elle ?
J’ai découvert Eye en regardant Le Sens de la fête, elle y jouait une chef de rang lors d’un mariage où rien ne se passe comme prévu, et j’ai été impressionnée par son charisme et son autorité naturelle. J’ai tout de suite écrit en pensant à elle. Moi, j’avais en tête un personnage assez froid, je répétais sans cesse que je voulais que Mata soit sans affect. Mais je crois qu’au final, Eye a amené autre chose, et élevé le personnage, tout en restant très crédible dans son métier. Avec les autres comédiens, elle a fait un stage d’observation auprès de la DGSI, trois jours en mission, sans téléphone, sans carte bancaire, et je sais que ça les a énormément nourris - et impressionnés, ils en parlent encore !
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