VISIONS DU RÉEL 2026 VdR-Industry
Daniel Mann • Réalisateur d'Uganda
“Sur le plan personnel, ce projet représente une quête pour trouver ma proximité avec les paysages qui ont fait partie de ma vie, et m'en distancier aussi"
par Muriel Del Don
- Nous avons parlé au gagnant du Prix Eurimages au développement de la coproduction de Visions du Réel pour discuter de son nouveau projet et de sa vision du cinéma

Dans son nouveau projet, Uganda, qui a remporté le Prix Eurimages au développement de la coproduction à Visions du Réel (lire la news), Daniel Mann se propose d’explorer un événement historique méconnu qui s'avère être un vrai symbole de la violence coloniale et de ses terribles conséquences. Avec une touche d’humour mais toujours avec respect, et une grande rigueur dans ses recherches et dans son usage des archives, le réalisateur établit des parallèles troublants entre le passé et le présent. Cineuropa l'a interrogé sur sa vision du cinéma, et sur la manière dont le cinéma lui permet de réfléchir à son propre parcours.
Cineuropa : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à un événement historique méconnu comme le “projet Ouganda” ?
Daniel Mann : Ces dernières années, quand je repense à Tel Aviv, l’endroit où j’ai grandi, c'est depuis Londres, où je vis à présent. En voyant le génocide à Gaza se dérouler sous mes yeux, sur tous mes écrans, je me suis de plus en plus posé la question difficile de savoir où, comment et dans quelles circonstances historiques des dirigeants juifs européens ont adopté le manuel du colonialisme de peuplement, que je vois aujourd’hui éclater dans toute sa violence. J’ai découvert une histoire encore en train de s’écrire. Comme je vis au Royaume-Uni depuis de nombreuses années, j’ai aussi constaté, à travers mes recherches dans les archives, que tout cela fait aussi partie de l'histoire de l’Empire britannique. Aux Archives nationales britanniques, j’ai découvert un carnet de terrain rédigé en yiddish par un homme nommé Nahum Wilbush qui, en 1904, a traversé les hautes terres de l’Ouganda pour étudier ce territoire, dans l'idée d'en faire un futur État juif.
L’histoire veut qu’en 1903, le Congrès sioniste se soit réuni dans un casino à Bâle, en Suisse, pour débattre de la question d’un État juif. Les sionistes et le British Colonial Office se sont discrètement alliés. Les Britanniques voulaient envoyer des colons blancs en Ouganda et se débarrasser de la population juive qui s’amassait à Londres, et les sionistes ont reconnu que pour survivre, ils allaient devoir devenir eux-mêmes des colonisateurs. Il n’y avait personne de mieux placé que les Britanniques pour le leur apprendre. Des botanistes et des scientifiques ont estimé que l’Ouganda et la Palestine partageaient des caractéristiques écologiques similaires, et que l’un pouvait remplacer l’autre. Deux feuilles ont été comparées, une venant d’Ouganda, l’autre de Palestine. Leur ressemblance a été prise comme preuve que l’Ouganda et la Palestine pouvaient être interchangeables. Pour tester les sols, la flore et les ressources en eau, l'Organisation sioniste a rapidement monté une expédition en Ouganda. Un homme juif a été envoyé, accompagné d’un botaniste suisse-allemand, pour arpenter la terre et l’évaluer en tant que “Nouvelle Palestine”, comme l’appelaient les Britanniques.
Le film sur lequel je travaille avec le producteur Fabrizio Polpettini, de La Bête, et Christophe Gougeon, d’Acqua Alta, est une reconstitution de cette expédition, mais en Palestine/Israël. Mon projet, conçu autour de la réalisation d’un film (de sorte qu'on assiste aux auditions, aux répétitions et aux repérages, avec une narration tirée du carnet de bord de cet homme), raconte pour la première fois l’histoire occultée de cette expédition secrète. J’ai senti que seule la Palestine/Israël permettrait de recréer le fantasme d’un État juif en Ouganda, ce qui ferait surgir la question la plus urgente de toutes : comment la fiction est-elle utilisée pour lier un peuple à une terre ? À un niveau plus personnel, ce projet représente une quête personnelle pour trouver ma proximité avec les paysages qui ont fait partie de ma vie, et m'en distancier aussi.
Comme l’a noté le jury, votre film “propose un dialogue à la fois inventif et critique avec des documents historiques”. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Je me demande souvent comment faire un film sur une expédition du début du XXe siècle qui documente un fantasme colonial. Comment un carnet de bord rédigé au cours de cette expédition peut-il être traduit en sons et en images ? Je ne sais pourquoi, mais dès le départ, j'ai su que je n’avais pas l’intention de tourner en Ouganda, car cela risquerait de faire écho à la violence inscrite dans l’expédition, de la reproduire. Ça me fascine davantage de reconstituer les faits dans un cadre artificiel et de laisser la frontière entre fiction et document demeurer floue.
Quant à savoir quelle est la bonne manière de rattacher cette histoire au présent, c’est une question à laquelle je reviens sans cesse. Il n’y a qu’un seul lieu à même d’offrir un terrain idoine pour les tensions que je recherche : la Palestine elle-même. L’Ouganda était censé se substituer à la Palestine comme possible État juif ; mon film sera réalisé en Palestine pour représenter l’Ouganda. Cette inversion n’est pas que conceptuelle : il s’agit de laisser s'exprimer des interactions et des environnements réels. Concevoir un film par strates d’images d’archives, de reconstitutions, d’essais de repérage et même d’environnements générés par l’IA est une manière de soutenir le délire colonial tout en exposant ses rouages.
Pourquoi avoir choisi de raconter une histoire historique à travers le prisme de l’humour et de l’absurde ?
C’est une bonne question. Il y a un élément profondément absurde dans la tentative de faire de l’Ouganda le territoire désigné pour fonder un État juif, et dans les fondements mêmes de l’expédition coloniale. Nachum Wilbush, l’homme qui a fait le voyage, n’était pas un “explorateur”, mais il a endossé ce rôle presque comme un artiste pour un spectacle : en s'équipant d'un uniforme, d'un casque et d'un fusil. De fait, cette histoire se prêtait d'emblée à une remise en scène.
L’humour est un outil puissant pour révéler des vérités. Bien sûr, l’humour et l’ironie se fracassent ensuite contre le réel, une fois que les conséquences de tout cela apparaissent. Une de mes intentions, dans le film, est de rendre ce basculement visible et sensible.
Comment comptez-vous tourner votre film ? Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous pensez être confronté ?
Ce film combinera, d’un côté, des scènes soigneusement planifiées, et, de l’autre, de l’expérimentation. Les séquences mises en scène avec soin comprennent des reconstitutions, des répétitions et des lectures, toutes filmées avec une attention particulière portée au matériel d’archives, à ses textures et aux formes visuelles du début du XXe siècle. Elles coexisteront avec une tentative plus brute, élaborée en dialogue avec les acteurs, de recréer l’expédition en Ouganda à travers sa remise en scène à Tel Aviv. En réunissant de vrais acteurs, et même en donnant au comédien principal une caméra pour qu'il documente sa transformation en Wilbush, je laisserai l’inattendu pénétrer le film.
(Traduit de l'anglais)
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.
















