Aurélie Reman • Directrice générale, Sunny Side of the Doc
"Il faut trouver des modèles plus agiles"
par Fabien Lemercier
- La pilote du marché international du documentaire qui se déroule à La Rochelle évoque la nouvelle formule de l’événement et les défis actuels de la filière

À moins d’une semaine de la 37e édition du Sunny Side of the Doc (du 22 au 24 juin à La Rochelle), rencontre avec Aurélie Reman, directrice générale depuis 2024.
Cineuropa : Le Sunny Side of the Doc a évité la mort clinique grâce à une forte mobilisation de la filière et revient avec une nouvelle formule, en partenariat avec Documentary Campus. Quels en sont les axes principaux ?
Aurélie Reman : Au-delà d'un format qui passe de quatre à trois jours, il y avait un enjeu clé dans cette forte mobilisation de la filière : répondre à ses besoins les plus urgents. Donc, le format a été repensé pour être axé sur l'efficacité, notamment dans les rencontres entre producteurs, porteurs de projets et chaînes, financeurs et distributeurs. Nous avons aussi fait preuve de plus d’ouverture à ce niveau, à l'image finalement de la diversité des budgets et des plans de financement des films aujourd'hui.
Nous lançons donc une nouvelle formule de rencontres, les Meet & Match : nous avons sélectionné un peu plus de 100 projets afin de leur assurer des rendez-vous sur mesure, en réponse aussi à la demande du marché. Il y aura également des Speed Dating entre acheteurs et distributeurs, car l'ADN du Sunny Side, c'est la coproduction internationale. Et nous développons aussi depuis deux ans le volet Ventes car les distributeurs jouent un rôle clé dans cet écosystème. Enfin, nous avons créé un nouvel espace, le CoPro Hub, pour les sociétés de production indépendantes n’ayant plus les mêmes capacités d'investissement dans leur participation à l'événement, mais dont nous souhaitons quand même la présence afin de leur permettre de rencontrer leurs pairs. Nous multiplions les acteurs car il faut partager ses expériences de coproduction, ses bons contacts, et la façon dont tout le monde cherche à s'adapter aujourd'hui.
Quelles sont les tendances que vous avez détectées à travers votre sélection Meet & Match ?
Nous avons reçu un volume de candidatures équivalent à celui de l'année dernière, avec toujours une grande diversité thématique et une forte proportion de sujets "Current Affairs", "Global Issues", Géopolitique. Mais on reste aussi sur des enjeux très forts de Sciences, d'Histoire, de "Wildlife", des thèmes qui restent très porteurs à l'international. Et l’on voit également des formats beaucoup plus hybrides, par exemple de la Culture avec un volet social, etc. Nous sommes passés de 42 projets en pitching public à 106 en Meet & Match afin d’augmenter les chances des sélectionnés car actuellement, il est difficile de développer de nouvelles histoires documentaires. Donc ces projets ont besoin de trouver au Sunny Side un soutien et une plateforme qui facilite leur recherche de financement, ce qui reste le nerf de la guerre. Cependant, il est important de garder de la diversité avec des histoires qui semblent peut-être un peu moins commerciales au premier abord, mais qu’il faut soutenir pour garder de l'espace pour la surprise, pour des voix plus authentiques, notamment venues de territoires sous-représentés sur le marché international.
Quelle est votre analyse du panorama tendu des financements ?
Le financement de l'audiovisuel public à l'échelle européenne est un enjeu clé. Nous sommes d’ailleurs très heureux d'accueillir pour la deuxième fois le groupe factuel spécialisé de l’UER (Union Européenne de Radio-Télévisions) qui tiendra chez nous sa réunion annuelle pour parler projets, mais surtout stratégie d'alliance car maintenant, ils doivent travailler collectivement afin de maintenir des investissements et surtout des productions de qualité qui puissent rayonner à l'international, générer des revenus et que tous les maillons de la chaîne s'y retrouvent. Il faut trouver des modèles plus agiles car les temps de production vont sans doute se réduire : il faudra livrer plus vite, et pas forcément avec plus de moyens. Les diffuseurs, qui sont en pleine mutation, doivent donc être le plus concret possible dans l'expression de leurs nouvelles lignes éditoriales et de leurs moyens réels, afin que les producteurs indépendants arrivent à y répondre, le tout avec des enjeux de retour sur investissements. Sans oublier les l'innovation car il faut également repenser les formats du documentaire. Mais nous avons une communauté de créateurs et de producteurs indépendants qui ont une capacité de résilience et de renouvellement très forte.
Quelles stratégies identifiez-vous du côté des diffuseurs ?
Ce que l’on voit dominer, c'est une dynamique de "streaming first" ou "digital first" : c'est la ligne directrice ou redirectrice des investissements de demain et toutes les chaînes redéfinissent leurs stratégies. On a par exemple des accords entre elles et YouTube ou Netflix, etc. Cette hyperdistribution a cependant des écueils en termes de redistribution, de valorisation des droits, de gestion d'exclusivité, etc., auxquels les producteurs, distributeurs et diffuseurs doivent réfléchir ensemble car la filière est clairement à un moment charnière où il faut repenser les contrats et les équilibres. C'est le rôle du Sunny Side d’impulser ces discussions : sans modèles viables et vertueux, la filière aura du mal à appréhender collectivement ces mutations qui sont déjà bien présentes. C'est aussi un enjeu démocratique que le genre documentaire reste très bien représenté sur tous les écrans et vers les publics plus larges
Quid de l'IA qui fera l’objet d’une keynote au Sunny Side, une technologie qui avance beaucoup plus vite que la régulation ?
C'est un sujet que nous ne pouvions pas ignorer dans notre programmation éditoriale, mais il faut l'aborder sous un angle concret. Est-ce qu'on externalise ? Est-ce qu'on internalise ? Quels nouveaux métiers émergent dans cet usage ? Qu'est-ce que cela apporte d'un point de vue narratif ? Dans de récentes productions Histoire par exemple, l'IA a permis de reconstituer des séquences entières, mais je ne parle absolument pas de tout un film. Il faut que les créateurs soient toujours aux manettes, mais il y un potentiel narratif qu'on ne peut pas nier. Ceci étant, il faut aussi s'interroger sur la façon dont ces IA sont alimentées et le respect du droit d'auteur doit rester un principe fondamental, tout comme le contrat de confiance avec les publics. Et c’est vrai aussi que malheureusement, le temps de la régulation est trop long et que la défense des principes fondamentaux d'une création indépendante et vertueuse pose actuellement de très sérieuses questions politiques, en France notamment, mais aussi à l’échelle européenne avec le programme AgoraEU.
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