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ANNECY 2026

Julien Chheng • Réalisateur et producteur de Muyi, la légende du village de femmes

"Je crois en l'émergence d’un cinéma d’animation d'auteur, indépendant, de grande qualité artistique et à des budgets raisonnables"

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- Le cinéaste français évoque le parcours qui l’a mené à son premier long métrage d’animation réalisé en solo et produit en totale indépendance par sa propre structure

Julien Chheng • Réalisateur et producteur de Muyi, la légende du village de femmes
(© Thibaud Feyhl)

Dévoilé dans la compétition Contrechamp du 45e Festival du Film d’animation d’Annecy, Muyi, la légende du village de femmes est le premier long métrage en solo de Julien Chheng qui avait co-réalisé Ernest et Célestine : Le voyage en Charabie (2022).

Cineuropa : D’où est venue l’idée du film dont le récit est ancré en Chine ?
Julien Chheng : J'ai grandi en France, mais je suis d'origine chinoise. J'ai de la famille là-bas et j'ai ressenti le besoin de redécouvrir mes racines. Et j'avais été marqué par la visite d’un village habitée uniquement des femmes. Par ailleurs, Sujuan Xu, ma co-scénariste m’avait parlé de son enfance à la campagne, de la surveillance des champs à dos de buffle, et elle m’avait raconté l'histoire de sa mère qui a fortement inspiré le film. Cependant, je me demandais comment faire un film qui puisse s'adresser à un public familial mais pas trop jeune non plus, car le sujet est quand même assez intense. Donc, nous avons écrit beaucoup de versions du scénario pendant 5-6 ans avant d’aboutir à un équilibre : traiter le sujet sans en faire une fable politique frontale et réaliser un film d'aventure, de "coming of age" d’une adolescente. Nous avons beaucoup travaillé pour que le sujet soit accessible et qu’on parte à l'aventure, à la découverte de cette culture, avec un sous-texte que les plus grands peuvent comprendre.

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Le film navigue aussi entre les époques.
Des années 90, on bascule au VIe siècle pour aller à l'origine de ce village des femmes, parler de cette époque et de ce concept que tout ce qui se passe aujourd'hui remonte à l'héritage d'une ancienne histoire. C'est un thème universel, mais c'est aussi la question du personnage central du film. Pour aller de l'avant, que doit-on garder de son histoire, de ses racines, de l'histoire de celles qui nous ont précédées ?

Comment êtes-vous arrivé au mythe spécifique du beau général ?
Dans la région centrale de Chine explorée dans le film, il y a eu des seigneurs de guerre dont l’existence a été racontée dans des légendes adaptées en spectacles d’opéra ou de danse joués à la campagne. Ce beau général du VIème siècle a vraiment existé et ce qui me fascinait, c'est qu'il portait un casque effrayant sur le champ de bataille parce qu'il était considéré comme le plus bel homme qui ait jamais existé. Comme c’était un personnage qui avait vécu dans la région du film et qu’il n'avait pas été vraiment exploité au cinéma, je l’ai relié à la réalité sociale de ces villages de femmes. Donc Muyi, qui vit dans les années 90, va rencontrer l'esprit de ce beau général et même vivre dans sa peau le temps d'une aventure.

En termes de graphisme, il y a une sorte d'hommage à la calligraphie chinoise.
Je viens de cette tradition du dessin pur, de la calligraphie, car j'ai fait des études d'illustration. À l’École Estienne, puis à l’École des Gobelins, ce style a toujours influencé ma création. D’ailleurs, mon premier projet en tant qu'animateur, c'était Ernest et Célestine et l’on travaillait le trait presque comme de la calligraphie. Idem quand j’ai co-réalisé Ernest et Célestine : le voyage en Charabie. Entretemps, j'ai fondé et développé le Studio La Cachette qui a la même ligne artistique très forte. Dans l’épisode de la série animée Star Wars Visions que j’ai réalisé, j’ai également utilisé une ligne assez calligraphique. Donc, pour mon premier long en solo, cela me paraissait naturel de rendre hommage à cette ligne calligraphique, mais aussi aux fresques murales du VIème siècle (qui ont des perspectives aplaties et des couleurs assez dures), à cette richesse de la peinture chinoise plutôt impressionniste.

Le projet avait très vite intéressé des plateformes, mais vous avez préféré le développer au sein de votre société de production, de manière indépendante.
J'ai commencé ma carrière chez Disney, aux États-Unis où j’ai travaillé sur les films en développement. J'ai rapidement vu que cela ne me convenait pas et je suis rentré en France pour essayer de développer l'animation 2D, notamment avec mon propre studio (Studio La Cachette). C'était il y a une dizaine d'années. L'émergence des plateformes et de l'animation ado-adulte ne s’était pas encore produite. Donc c’était un rêve et un pari. Quand j’ai pitché pour la première fois Muyi, la légende du village des femmes à Cartoon Movie en 2020, on était en plein boom des plateformes qui m’ont proposé des budgets de 15 à 20 millions d’euros. Mais je n'avais pas encore un script fini et je ne voulais pas m'embarquer dans un projet qui n’aurait plus la sève de ce que j'avais imaginé. Donc, j'ai préféré temporiser et laisser maturer le scénario pour finalement décider de ne pas faire appel à ces investissements de plateformes et de produire le film en totale indépendance, en France et avec un budget plus réduit.

J’appartiens à cette jeune génération française nourrie à l’animation 2D d'auteur et je crois en l'émergence d’un cinéma d’animation d'auteur, indépendant, de grande qualité artistique et à des budgets raisonnables, car il y a en France un incroyable vivier de talents que le monde nous envie. Quand on travaille sur une histoire personnelle, sur un scénario qui n’est pas une adaptation, la défendre face à des coproducteurs ou des diffuseurs trop importants, c'est assez difficile. En revanche, quand on la développe avec un budget moindre, on est très libre et on peut imposer sa vision. C'est cela qui permet d'obtenir des oeuvres assez singulières. Et les jeunes générations doivent essayer d'être singulier, surtout à une époque où l'IA a tendance à rendre les films, les séries, les contenus, très génériques. Pour les artistes de l’animation traditionnelle, l’IA est quand même une angoisse. Donc il faut se démarquer, faire sentir une patte humaine, qui adopte d'autres formes, d'autres structures.

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