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CPH:DOX 2026

Juliette Binoche • Réalisatrice de En nous

“Si on reste fidèle à soi-même, à son corps et à ses sensations, on ne peut jamais mentir”

par 

- Dans son premier long-métrage, l'iconique actrice nous donne à voir le travail de création artistique et de collaboration accompli pour créer un spectacle de danse qu'elle a co-mis en scène et joué en 2007

Juliette Binoche • Réalisatrice de En nous
(© Miao Productions)

Dans son premier film comme réalisatrice, En nous, l’actrice emblématique Juliette Binoche dévoile, pour la toute première fois, le travail artistique qui a donné vie à un spectacle de danse qu’elle a co-créé en 2007 et joué sur scène plus de cent fois avec le danseur et chorégraphe britannique Akram Khan. Ce documentaire de deux heures inclut également une captation d'In-I, livrée dans son intégralité en tant que pièce autonome. Guidé par quelques mots d'introduction introspectifs de l’actrice-réalisatrice, le spectateur a ici une occasion unique de vivre un parcours d’expérimentation et de co-création. L’ensemble du film est l'expression même du credo de Binoche, selon lequel il faut toucher à une vérité, à travers l’art et le corps. À la veille de la projection du film à CPH:DOX en séance spéciale, Cineuropa a eu l’occasion d'interroger la comédienne, réalisatrice et artiste sur ce travail.

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insularia_Josué

Cineuropa : Vous avez déjà exploré un certain nombre de formes artistiques, et voilà que vous signez votre premier film comme réalisatrice : comment décririez-vous votre rapport au changement et à la transformation ?
Juliette Binoche :
Je le vois plutôt comme une capacité à être à l’écoute de ce qui m’est proposé, et à dire oui. Avant ce projet, je n’aurais jamais pensé collaborer un jour avec Akram Khan et monter sur scène 120 fois avec lui. Tout a commencé quand ma coach, Su-Man Hsu, tout en me faisant un massage shiatsu, m’a demandé  alors qu'elle enfonçait son coude dans mon dos : "As-tu envie de danser ?". J’ai simplement répondu : "Oui !". C’est sorti de nulle part, mais c’est arrivé parce que les circonstances le permettaient. J’étais enthousiaste à l’idée d’apprendre à bouger. J’ai toujours fait du sport, mais je n’avais jamais bougé dans l’espace. Ce n’est que pendant les répétitions que j’ai soudain mesuré à quel point c’était difficile…

Quelles différences y a-t-il entre servir de véhicule à un personnage et le faire pour la danse ? J’imagine que cela a requis un gros travail de désapprentissage.
C’est là que le génie de [la coach d’acteurs] Susan Batson m’a aidée, pendant les trois premières semaines des répétitions. Elle m’a indiqué qu’il me faudrait "partir de la sensation" pour créer un mouvement fidèle à mon histoire, à mes souvenirs, à mon corps. Cela a vraiment changé toute mon approche de la danse : il ne s’agissait plus d’apprendre à danser, ni d’imiter Akram. Si on est fidèle à soi-même et à son corps, si on part toujours de la sensation, on ne peut pas mentir. Quand on part de la sensation, dans n'importe quelle forme artistique, chaque geste, chaque mouvement, devient personnel.

Avez-vous appréhendé votre rapport à votre corps différemment après In-I, notamment dans vos rôles ?
Ça va plus loin que ça. La difficulté du spectacle tenait au fait qu’il était exigeant à la fois physiquement et émotionnellement, ce qui est rare. Ça a été rude. À chaque fois, avant de monter sur scène, j’avais peur, j'avais l'impression que j’allais mourir, que je n’arriverais pas au bout. Mais à chaque fois, j’étais stupéfaite, frappée par la joie que c'est de se livrer toute entière, et de survivre. Ce que cela m’a apporté, c’est un sentiment de force nouveau né du fait d’avoir vaincu ma peur, encore et encore. D’une certaine manière, l’expérience du spectacle vous donne des ailes.

Vos propres réflexions sur cette expérience sont à peine verbalisées dans le film.
Je voulais mettre le public à notre place, ou du moins dans la même pièce que nous, et lui faire ressentir la dimension floue propre à toute création. Nous n’avions aucune idée de ce que nous allions faire : nous n’avions pas de sujet précis en tête et nous ne nous connaissions pas. Mais c’est pour ça qu’il faut avoir la foi et travailler dur.

Pourquoi ne pas avoir inclus davantage de voix off ?
Je ne voulais pas aborder le sujet de manière classique, parce que nous n'avons pas travaillé de manière classique. Nous nous sommes placés dans une sorte d’espace flou et nous avons misé sur la patience et la foi, et je voulais que le public voie ça aussi : que ce n'est pas grave, quand on entreprend quelque chose de nouveau dans la vie ou qu'on essaie une nouvelle forme d’art, de ne pas voir de résultats immédiats. Ce n'est pas grave parce que ça fait partie du voyage. C’est comme naviguer en bateau : il y a du brouillard, on ne voit pas la terre, mais il faut quand même y croire et peu à peu, à force de naviguer, on commence à distinguer un petit bout de terre au loin. Elle se rapproche de plus en plus, et là on se dit : "Ça y est !".

Quelles ont été les découvertes les plus intéressantes que vous ayez faites au montage ?
Je savais que le début du film n’allait pas tellement aider le public, mais qu’il lui fournirait tout ce qu’il avait besoin de savoir sur In-I. Je ne voulais pas perdre le spectateur trop vite en le submergeant d'images des répétitions. Il ne s'agissait pas de l'ennuyer, mais de procéder étape par étape. Il m’a fallu du temps pour trouver l’équilibre, pour expliquer juste ce qu’il faut pour qu’on ne se perde pas, mais aussi préserver la spontanéité, et une certaine ambiguïté. Je n’ai pas suivi de cours de montage mais, sans vouloir être présomptueuse non plus, j’ai eu le sentiment d’être guidée par mon intuition, par exemple quand il fallait choisir entre un plan large et un gros plan.

Comment avez-vous travaillé l’aspect musical ?
Ça a été ma plus grande découverte au montage : j'ai trouvé merveilleux de pouvoir créer un espace avec le son, de relier la musique aux pensées et aux sentiments. Akram Khan connaissait déjà Philip Shepherd, qui est devenu notre compositeur, donc la partie musicale a surtout été assurée par eux deux. Les musiques que vous entendez dans la partie du documentaire consacrée aux répétitions sont celles qu’Akram et moi amenions avec nous pour improviser et nous inspirer mutuellement pendant notre travail. Évidemment, à l’époque, je n’y pensais pas, mais quand il a fallu se pencher sur les questions de droits d’auteur… ça a représenté beaucoup de travail ! J’ai même écrit à Paul McCartney pour avoir "Ebony and Ivory", et il a eu la gentillesse de nous laisser utiliser sa chanson pour un prix très bas !

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(Traduit de l'anglais)

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