Šimon Holý • Réalisateur de Chica Checa
“Ce film est devenu un appel très politique à la liberté individuelle”
par Martin Kudláč
- Le réalisateur tchèque a voulu faire, à partir de l'identité queer, la culture drag et la comédie rurale familiale, un film grand public porté par une "positivité radicale" et un "espoir radical"

Le réalisateur, producteur et compositeur Šimon Holý a présenté son nouveau long-métrage, la touchante comédie dramatique estivale Chica Checa, parmi les films en lice pour le Globe de cristal du Festival international de Karlovy Vary. Cineuropa l’a interrogé sur le passage à un cinéma plus grand public qu’il y opère, sur le phénomène de l’icône pop Helena Vondráčková au sein de la culture queer, sur son travail avec Pavla Tomicová et sur ses futurs projets en tant que producteur.
Cineuropa : Votre travail précédent se concentrait sur la jeune génération, mais votre nouveau film cherche clairement à s’adresser, cette fois, au grand public. Qu’est-ce qui a engagé ce changement ?
Šimon Holý : Ce glissement ne s’est pas produit du jour au lendemain. Développer et financer ce film a pris longtemps, mais ça faisait des années que j’avais cette idée en tête. Je voulais juste m’essayer à un film plus grand public qui s’adresse à l’ensemble des spectateurs, en utilisant un langage cinématographique très classique.
Vous avez dit en interview, par le passé, que vous ne vous considériez pas comme un réalisateur queer, mais les thématiques queers sont ici dominantes. Avez-vous changé d’avis ?
À vrai dire, il y avait des personnages queers dans mes trois films précédents, ils étaient juste un peu moins visibles. Cette fois, ils ont beaucoup plus de poids, en termes d’identité et au niveau politique, parce que l’histoire le demandait. Les personnages devaient parler de leur identité de manière à ce que le spectateur puisse comprendre le pourquoi du comment. Dans un format grand public, il faut expliquer un peu plus clairement les motivations des personnages.
Comment avez-vous imaginé cette combinaison particulière de sujets ?
La prémisse de base, une mère qui n’a aucune idée que son fils fait du drag et incarne la chanteuse pop Helena Vondráčková, m’est venue en rêve. À cette époque, je voyais ma mère s’évertuer à réparer notre maison délabrée, qui est devenue une métaphore merveilleuse de l’état de la vie d’une personne. J’ai par ailleurs une relation très chaleureuse avec ma mère. Je voulais utiliser ce climat familial sympathique pour introduire un thème queer sérieux sans aliéner les gens. Au lieu d’un activisme militant et agressif, je voulais exprimer un activisme qui vous prend dans ses bras comme des parents peuvent le faire, du style : “Arrêtons de nous disputer et tâchons d’être gentils les uns avec les autres dans cette famille”.
Dans quelle mesure ce film est-il autobiographique ?
Les éléments biographiques sont plus des détails très spécifiques. Par exemple, le couple du personnage principal Lukáš, dont le petit ami vit dans un pays différent et appartient à une ethnie différente, est similaire à ma situation personnelle à l’époque. Mon fiancé, à l’époque, m’a fortement engagé à intégrer à l’intrigue certains marqueurs de notre relation. En tant qu’étranger, il voyait comment fonctionnait la société tchèque. C’est lui qui a défendu l’idée d’introduire une personne de couleur, parce que ça crée une dynamique totalement différente. Je me suis dit que c’était une excellente idée dans le contexte du monde de l’audiovisuel tchèque, où les minorités sont rarement montrées avec de la profondeur.
Le personnage principal féminin est joué par Pavla Tomicová. Qu’est-ce qui vous a amené à lui confier ce rôle ?
Au départ, je ne voulais pas la reprendre, pour ne pas répéter des collaborations passées, et puis je visualisais un genre de personnage différent pour la mère. Comme nous n’avons toutefois pas réussi à trouver quelqu’un qui convienne, malgré un travail d’auditions intensif, et que Pavla avait activement manifesté son intérêt pour ce rôle, nous l’avons fait auditionner. En dix secondes, elle nous avait déjà convaincus. L’alchimie entre elle et Jan Cina, qui joue son fils, a été instantanée. Pavla comprenait que je ne voulais pas un minimaliste d’art et essai à la sauce européenne classique, avec des expressions et des regards vides. Elle a amené avec elle cette touche campagnarde, exactement dans les termes qui me sont familiers, car j’ai l’image de ces femmes qui expriment leurs émotions à travers de grands gestes et regards.
Pourquoi la présence de la chanteuse de variété tchèque Helena Vondráčková était-elle aussi importante dans ce film ?
Dans le contexte tchèque, ce symbolisme était essentiel. Les vieilles drag queens des années 1990 disent que si vous n’arrivez pas à imiter Helena Vondráčková, ce n’est même pas la peine de faire du drag. Elle représente un jalon : ça fait six décennies qu’on la connaît. Ses textes parlent souvent de se battre quand on vit des séparations et des ruptures difficiles, or c’est précisément ces thèmes que nous abordons dans le film. C’est un parangon du style gay et de la variété. Pour le public international, il suffit de savoir que c’est une grande pop star mais sur le plan local, elle donne au film un niveau de sens supplémentaire, plus de profondeur.
Choisir le drag comme motif central crée un fort effet de contraste avec le contexte rural. Ne craignez-vous pas que ça présente la campagne sous un angle exotique ?
Je n’avais pas vu les choses de cette manière. Je suis tout simplement fan de drag. Tout au long des années 1990 et des années 2000, les spectacles de travestis traditionnels se donnaient très souvent à guichet fermé : c’était considéré comme un divertissement grand public s’adressant à tout le monde. Aujourd’hui, les politiciens de droite s’en servent comme d’un épouvantail, ce qui n’a pas de sens. De fait, il m’a semblé d’autant plus juste de placer des drag queens dans un contexte rural, pour montrer que les gens ordinaires n’ont aucun problème avec ça.
Donc le film est bel et bien politique ?
Oui, avec la montée des gouvernements conservatistes partout en Europe, l’attrait de la liberté individuelle devient extrêmement politique. J’appelle ça de l’“optimisme radical” et de l’”espoir radical”. Les gens n’ont plus l’énergie d’avoir sous les yeux une misère sans fin. Notre film montre la politique au niveau personnel et propose un dénouement heureux, ce qui démontre que les groupes marginalisés ont absolument le droit de choisir leur propre chemin dans la vie.
Travaillez-vous sur quelque chose d’autre en ce moment ?
Je travaille avec le producteur Marek Novák, de Xova Film, sur le projet First Dates, que nous tournerons l’année prochaine. Nous travaillons aussi sur Mazel Tov, David!, produit par Helium Film – nous l’avons soumis au Fonds tchèque pour l’audiovisuel et à des coproducteurs français. Nous avons aussi obtenu un financement d’Europe créative-MEDIA, via notre société de production První řada, pour Scars, un premier long-métrage par Pavel Nosek, et pour mon prochain long-métrage, Miracle, qui parlera des violences domestiques et des droits reproductifs. Pour la télévision, nous sommes en train de produire We Are Here, qui est la première série documentaire queer soutenue par une chaîne, en l’occurrence la Télévision tchèque. Nous collaborons aussi avec le réalisateur autrichien Andreas Horvat et nous produisons le nouveau film de la réalisatrice tchèco-ukrainienne Natalia Golovchenko.
(Traduit de l'anglais)
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