Tonia Mishiali • Réalisatrice de The Lion at My Back
“J'avais besoin que le public sente un vrai souffle, tout en s'enfonçant dans la part obscure des personnages”
par Olivia Popp
- La cinéaste chypriote nous parle de son deuxième long, un récit chaleureux sur les notions de figure maternelle, de famille d'élection et de sacrifice qu'on fait pour ceux qu'on aime

La réalisatrice chypriote Tonia Mishiali nous parle de The Lion at My Back, en lice pour le Globe de cristal de Karlovy Vary. Il s’agit de son deuxième long-métrage après Pause, qui avait aussi fait sa première au festival, dans la section à présent disparue East of the West.
Cineuropa : Dans ce film, le contexte de la migration n’est pas évoqué sous l’angle de l’assimilation ou de la fuite, mais de la découverte de l’endroit où l’on se sent chez soi, pour Mariama comme pour Stella. Quelle était l’idée principale derrière le choix de ce sujet ?
Tonia Mishiali : C’était un sujet très difficile à aborder, parce qu’il y avait beaucoup de films sur les migrants quand j’ai commencé à écrire le scénario, autour de 2017 ou 2019. À l’époque, c’était un sujet assez brûlant, et puis les gens se sont mis à dire qu’ils ne voulaient plus voir d’autres films sur la migration. La migration est un problème qui existe, alors pourquoi ne voudrait-on pas voir des films qui en parlent ? Cela dit, comme vous l’avez mentionné, mon intention n’a jamais été de faire un film qui ne parle que de migration : je voulais aussi parler de maternité et de la relation qui se noue entre ces deux femmes. Il se trouve simplement que l’une d’elle est une immigrée et l’autre une ancienne toxicomane, et que leurs chemins se croisent.
Un de mes moments préférés est celui où Mariama et Stella se disent ce qu’elles apprécient chez l’autre. C’est un moment plein de vulnérabilité qui en dit long sur leurs deux personnalités.
C’est une scène dont je suis très fière. Pour tout vous dire, elle était dans le scénario dès la première version – sachant que celle que j’ai tournée est la vingtième, ou quelque chose comme ça. Je me souviens plus exactement de la manière dont elle m’est venue, parce que j’ai traversé beaucoup de phases avec ce scénario. Je pense que c’était une manière joueuse de présenter le personnage de Mariama dès le début du film, quand elle essaie de nouer des liens avec Stella mais que cette dernière ne fait aucun effort. Quand Mariama demande quelque chose à Stella, elle ne veut pas répondre, elle fait semblant. Avec cette scène, c’est comme si un voile était levé.
Comment avez-vous choisi vos actrices ? Même quand les deux femmes entrent en collision au début, on sent l’alchimie qui existe entre elles.
Je connaissais déjà Elena, qui joue Stella, du théâtre et d’autres films dans lesquels je l’avais vue. Je savais que c’était une comédienne formidable, alors j’ai voulu la rencontrer, pour voir si on s’entendait bien, parce que je fonctionne beaucoup à l’instinct. Nous sommes allées boire un café et des verres, pour voir si le courant passait en termes de respect et d’énergie, et il a été clair pour moi que c’était elle qu’il me fallait. Pour Mariama, j’avais initialement choisi une actrice non professionnelle originaire de Somalie, plusieurs mois avant le tournage. Nous avons commencé à répéter ensemble mais un mois et demi avant le début du tournage, elle a disparu – d’où la dédicace à la fin du film, où je dis “où que tu sois”, parce que je ne sais pas où elle est. Elle a parcouru différents pays depuis l’année dernière, après avoir été contrainte de fuir Chypre, parce que sa vie était en danger. Ça m’a rappelé pourquoi j’avais voulu faire ce film au départ.
Je me suis fait du souci pour elle, mais une semaine après son départ précipité, elle m’a appelée pour me dire qu’elle allait bien. Nous avons gardé le contact un certain temps, tant qu’elle était en mesure de le faire, et puis j’ai dû trouver une autre comédienne. J’ai été aidée par des directeurs de casting en Grèce, en France et en Italie et j’ai finalement trouvé Sokhna, qui avait vingt ans quand je l’ai choisie. Elle n’avait pas beaucoup d’expérience, mais elle a travaillé sur d’autres films depuis. C’était un risque, je ne savais pas si elle allait s’accorder avec Stella, mais ça a été le cas, et je suis vraiment ravie du résultat.
Quid des lieux où vous avez tourné ? Comment les avez-vous découverts ? Il y a dans le film toute une variété de décors qui donnent une image unique d’un monde que seules ces deux femmes comprennent vraiment.
Certains des lieux étaient déjà dans le scénario. Dès le départ, je savais que j’allais tourner à Larnaca, c’est comme ça que j’avais imaginé les choses. Même si je suis de Nicosia et que ça coûtait plus cher de tourner à Larnaca, nous nous sommes débrouillés. Les espaces comptaient beaucoup pour moi, parce que j’avais besoin que le public puisse reprendre son souffle tout en le plongeant dans le côté sombre de chaque personnage. Je reste très proche des personnages avec la caméra, et c’est assez intense. Chypre est connue comme une destination de vacances de mer belle et touristique et exotique et tout ça, donc j’aimais bien le contraste créé par l’idée de placer ces deux personnages dans ces espaces, parce que c’est notre réalité.
Il y a une scène, au milieu du film, où Stella est ramenée à l’univers des orgies sexuelles underground pour gagner l’argent dont elle a besoin. Elle est très différente du reste du film, en termes de ton et de style. Pourriez-vous nous en dire plus sur l’esthétique de cette scène ?
Je voulais que cette scène tranche avec le reste. C’était évidemment délibéré. J’aime bien le choc que ça produit, parce que le film est plutôt réaliste, au début, et puis on se retrouve dans cet univers très particulier. Je tends à aimer inclure des éléments plus surréalistes dans mes films. Visuellement, mon chef opérateur et moi avons beaucoup parlé de la manière de l’aborder. C’est lui qui a suggéré la couleur des lumières, et on a travaillé à partir de ça. Son idée était de tourner la scène du club en magenta et à partir de là, nous avons cherché comment connecter les deux. Pour Stella, c’est un moment surréaliste dans sa vie, parce qu’elle vient juste de sortir de cet univers. Je savais que c’était un risque, mais si le public est avec ce personnage, il la suit naturellement.
(Traduit de l'anglais)
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