Jessica Woodworth • Réalisatrice
“Les Mongols dans leur ensemble ont un lien très fort à la nature, aux paysages vastes et majestueux de leur pays et à la culture nomade qui y est omniprésente”
par Valerio Caruso
- La réalisatrice belgo-américaine nous parle d'un atelier pour acteurs qu'elle a coordonné dans le cadre du festival de cinéma européen organisé par la délégation de l'UE en Mongolie

Cineuropa ayant demandé à Jessica Woodworth (La Cinquième Saison, King of the Belgians) de piloter un atelier pour acteurs en Mongolie, dans le cadre du Festival du film européen organisé par la Délégation de l’Union européenne en Mongolie, la réalisatrice nous explique comment elle a abordé le programme de cette formation et quelles sont les différences fondamentales entre les acteurs européens et mongols.
Cineuropa : Vous venez de terminer une formation pour acteurs organisée par Cineuropa en Mongolie dans le cadre du Festival du film européen de la Délégation de l’Union européenne. Comment avez-vous organisé ce cursus ?
Jessica Woodworth : Ayant passé plusieurs années à tourner en Mongolie, étudié la langue et noué des amitiés de longue date dans le pays, je me suis retrouvée dans un endroit que j’aime beaucoup. Ceci étant dit, imaginer un atelier pour dix-huit participants avec différents degrés d’expérience était évidemment une gageure. J’avais d’abord besoin d’évaluer leurs compétences, leurs besoins et leurs désirs. Il était impératif qu’ils participent dans leur langue alors je me suis associé à un jeune réalisateur, Erdene Enkhjargal, qui est aussi un interprète brillant (pas seulement de la langue, mais aussi de la culture). À travers des lectures de scène, des improvisations et de nombreux exercices vocaux et physiques, nous avons rapidement compris à partir de quoi on travaillait tous ensemble.
Il convenait d’abord de libérer l’imagination et d’approfondir la qualité d’écoute des participants en utilisant différentes méthodes. Jouer, c’est réagir, donc être totalement présent, corps et âme, et dans l’instant, c’est fondamental. La chose la plus basique du monde est infiniment dure à jouer : se réveiller et être crédible, marcher à travers une pièce de manière crédible, rire de manière crédible. Comment obtenir cela ? Eh bien en mettant en suspens son flux de pensées, en laissant son égo de côté, en réveillant des pulsions dormantes, en osant replonger ensemble dans des eaux sombres et boueuses, en étant généreux, en sachant accueillir l’émerveillement, et le supporter quand on se fait un bleu. Et écouter.
Nous avons couvert beaucoup de terrain, puis dédié les deux derniers jours à l’interprétation pour l’écran. Chacun a choisi des monologues et des dialogues difficiles que nous avons filmés, projetés et analysés. L’idée était d’être encore plus conscient du fait que même la plus petite torsion de la pensée, le plus petit changement dans un regard ou geste du menton, la moindre inclinaison de la tête, respiration, pause, le moindre soupir, peut exprimer des changements intérieurs d’ampleur tectonique. L’objectif est comme un laser chirurgical. C’est réellement un miracle, tout ce que la caméra arrive à capter. Et c’est ludique. On s’amuse, on fait les bêtas parfois. On laisse tout dehors, à la vue de tous. Sans un peu de ça, absolument rien de tout ce qu’on a mentionné plus haut ne peut prendre vie.
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Avez-vous trouvé que le style de jeu des jeunes acteurs mongols diffère de celui des acteurs européens ?
Les Mongols en général sont profondément connectés à la nature, à leurs paysages vastes et puissants, et à la culture nomade, omniprésente. C’est une nation d’extrêmes physiques, ce qui aboutit, à mes yeux, à une humilité intrinsèque. Ma plus grande conviction, après deux décennies à réaliser des fictions, c’est que l’humilité est l’ingrédient principal des meilleures interprétations. Les acteurs qui ont participé à l’atelier ont tous fait preuve d’un talent sérieusement impressionnant. Je pense que c’est lié, d’une certaine manière, à leur terre. Ils semblent avoir accès à une quiétude intérieure particulière qui est comme une vaste étendue d’eau ou un miroir. J’ai trouvé fascinant le fait que quand on a travaillé avec les vibrations de la voix comme stimulus pour réveiller l’imagination, ils ont presque immédiatement invoqué une imagerie connectée à la terre, aux animaux, aux vieilles personnes, aux saisons et au ciel. Il faut noter que le ciel, en Mongolie, est considéré par beaucoup de gens comme le juge ultime de l’humanité. J’espère sincèrement que l’immense talent de ces acteurs sera utilisé et affiné par de nombreux cinéastes dans le futur.
Qu’est-ce que vous avez recommandé pour qu’ils améliorent leurs prestations lors des castings ?
Nous avons regardé des vidéos de casting et vu quelles étaient les erreurs récurrentes. Un casting, ce n’est pas évident, pas plus que devoir pitcher une idée de film en trois minutes : c’est une nécessité inconfortable. Ceci étant dit, il faut aussi considérer ça comme une occasion de tester la gamme et la profondeur du jeu de manière authentique. Et puis il y a la partie technique : un cadrage fixe, un son net, un regard précis, choisir soigneusement un partenaire de scène. Nous sommes tous conscients que la chance a une grande part dans tout cela, mais se présenter à un maximum de castings permet de rester agile. Se souvenir que le rejet est une part énorme de l’industrie du film aide aussi. Curieusement, les pires vidéos de casting que j’aie jamais reçues ont fini par piquer mon intérêt et me donner envie d’offrir à ces gens des premiers rôles. On ne sait jamais. La clef, c’est la sincérité, laisser tomber les masques. Dans nos vies quotidiennes, on filtre tout à travers des masques. L’écran nous offre un aperçu de ce qu’il y a derrière ces masques. Le jeu offre aux acteurs la chance de vivre et de partager des vérités sans masque. Quel privilège.
(Traduit de l'anglais)
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