Inna Sahakyan et Ruben Ghazaryan • Co-réalisateurs d'Outliving Shakespeare
“Les personnes âgées sont souvent les plus ouvertes à la vie”
par Mariana Hristova
- Le duo arménien nous en dit plus sur la réalisation de leur documentaire et évoque les approches divergentes de chacun pour ce qui est de trouver le bon équilibre, pendant le tournage et au montage

Après une première mondiale à l’IDFA et plusieurs autres festivals, le documentaire tragi-comique Outliving Shakespeare est enfin projeté à domicile à Yerevan, au Festival international du film de l’Abricot d’or, en compétition internationale, ce qui nous a donné l’occasion de nous entretenir avec les coréalisateurs du film, Inna Sahakyan et Ruben Ghazaryan.
Cineuropa : Qu’est-ce qui vous a amenés à vous intéresser à cette maison de retraite et à ses pensionnaires ?
Inna Sahakyan : Tout a commencé presque par accident. J’ai vu une émission de télévision sur le groupe de théâtre qui a été monté dans cette maison de retraite, et ma première pensée a été que cela pourrait faire un bon documentaire optimiste sur les personnes âgées qui redécouvrent la vie à travers le théâtre. Quand je suis allée sur place pour la première fois, j’ai senti d’emblée que le lieu avait un énorme potentiel cinématographique. Il est plein de contrastes, mais aussi d’humour et d’ouverture d’esprit. J’ai noté que les gens n’y avaient plus les filtres sociaux habituels : ils disaient exactement ce qu’ils ressentaient.
Ruben m’a rejointe un peu plus tard comme coréalisateur sur le terrain, car je vivais entre deux pays et voyageais beaucoup avec le film Aurora, mais il connaissait déjà bien le sujet. Six mois environ se sont écoulés entre cette première visite et le début de la production. Le travail de tournage et de montage a duré plus de trois ans et nous n’avons jamais vraiment arrêté de tourner pendant le montage, de sorte qu’on s’est retrouvés avec environ 400 heures d’images.
Au bout du compte, le film parle moins de théâtre que d’amour, de solitude et du désir de vivre des émotions des personnes âgées. Est-ce que c’est quelque chose que vous attendiez à découvrir ?
I. S. : Je savais que ces gens auraient des émotions en dents de scie, mais honnêtement j’imaginais un film plus optimiste, centré sur la capacité qu’a le théâtre de vous transformer. Ce qui m’a surprise, c’est à quel point leurs vies sont devenues profondément personnelles et dramatiques. Derrière les répétitions, il y avait des histoires franchement shakespeariennes.
Ruben Ghazaryan : Quand j’ai rejoint le projet, Inna avait déjà beaucoup tourné. À vrai dire, au début, j’ai essayé de fuir le projet parce que personnellement, le sujet du vieillissement me faisait peur – j’étais en train de traverser ma propre crise de la quarantaine –, mais une fois que je me suis immergé dans le sujet, il est devenu impossible de m’en détacher.
Nous filmions les deux mondes : la scène, qui représente les rêves et l’évasion, et les coulisses, qui étaient en fait le vrai lieu de l’action. La salle de montage est devenue l’endroit où nous avons décidé comment faire coexister ces deux réalités.
Comment avez-vous travaillé l’énorme volume d’images que vous aviez pour en faire un long-métrage ?
R. G. : Ça a été notre plus gros sujet de discussion tout au long du montage. Inna est beaucoup plus analytique, alors que je me fie à mon intuition. Trouver l’équilibre entre ces deux approches est devenu l’essence du montage. Certaines séquences ont été très soigneusement construites, alors que d’autres sont simplement ressorties au visionnage. Souvent, ce n’était pas des scènes individuelles créées en salle de montage, mais les transitions entre elles – le genre de moment qu’on ne peut pas vraiment calculer.
I. S. : Nous avons aussi eu la chance de travailler avec le monteur Artur Sahakyan, qui a contribué à un grand nombre des passages lyriques du film. Certains de ses premiers choix de montage sont restés presque inchangés dans la version finale, tant ils rendaient parfaitement l’atmosphère poétique que nous recherchions.
La tragédie du Haut-Karabagh est inévitablement en toile de fond. Avez-vous ajouté cet élément intentionnellement ou est-il venu s’entrelacer naturellement avec l’histoire ?
R. G. : Ça a été la partie “venue du cerveau” du film. Intuitivement, ça ne cadrait pas, mais intellectuellement, pour nous, il n’était pas possible de l’ignorer.
I. S. : Mon idée originelle était de ne jamais quitter l’enceinte de la maison de retraite et de laisser ce microcosme parler de lui-même, mais le blocus et le nettoyage ethnique dans le Haut-Karabagh sont survenus pendant le tournage. L’histoire de Gayane est devenue la passerelle : nous l’avions déjà filmée avant qu’elle ne retourne à Stepanakert, et puis elle est revenue en tant que personne déplacée de force. Ses yeux en disaient plus long qu’aucune déclaration politique n’aurait pu le faire. Nous avons décidé de laisser le monde extérieur entrer à travers la télévision en connectant le début et la fin de son histoire, sans pour autant perdre l’atmosphère intime du film.
Il y a dans le film un autre personnage captivant : Anna, qui ne fait même pas partie du groupe de théâtre.
R. G. : Elle est devenue l’âme du film. Contrairement aux autres, qui poursuivent leurs rêves à travers le théâtre, Anna incarne la réalité même de cet endroit. Pendant le tournage, nous avons pu observer à quel point elle changeait peu à peu, passant d’une femme énergique et pleine d’humour à quelqu’un qui perdait progressivement espoir. À travers elle, on ressent vraiment le temps qui passe.
I. S. : Au début, elle ne faisait même pas partie de nos personnages principaux, mais elle apparaissait régulièrement dans le champ, pleine d’esprit et d’énergie. Ensuite, on a compris qu’elle représentait l’autre côté de l’histoire : alors que tout le monde essayait de se transformer en jouant sur scène, Anna acceptait la réalité de ses circonstances. Ça a fait d’elle le centre émotionnel du film.
En quoi réaliser ce documentaire vous a-t-il permis de changer personnellement ?
R. G. : J’ai découvert que les personnes âgées sont souvent les plus ouvertes à la vie. Elles veulent vivre chaque seconde qui leur reste. Pendant la réalisation du film, je me suis rendu compte qu’on est maintenant plus proches de leur génération que de celle de nos enfants. Accepter cela faisait partie de l’acceptation de mon propre vieillissement.
I. S. : Passer des années avec eux m’a fait réfléchir davantage sur la manière dont je vis ma propre vie. Leurs histoires montrent à quel point les décisions prises quand ils étaient jeunes ont déterminé les gens qu’ils sont devenus. De fait, je me suis mise à réfléchir davantage aux choix que je fais aujourd’hui.
(Traduit de l'anglais)
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