Florin Șerban • Réalisateur de You Don’t Belong Here
“En tant qu'adultes, nous avons l'illusion de contrôler les choses, mais on ne les contrôle jamais vraiment”
par Mariana Hristova
- Le cinéaste roumain nous en dit plus sur son nouveau film, qui explore la psychologie d'un lien fragile entre un père et son fils adolescent

Florin Șerban, qui a décidé de sonder dans son nouveau film, You Don’t Belong Here, une crise familiale à travers laquelle il examine la notion de masculinité, la déconnexion entre les générations et l’illusion de contrôle, nous parle de la parentalité en Europe de l’Est, des limites morales et de la raison pour laquelle il voulait que le public se fasse témoin silencieux et non détective. Le film est actuellement en lice au Festival de Locarno, en compétition internationale.
Cineuropa: Michel Houellebecq a dit un jour que la parentalité n’avait plus de sens, parce que le monde change tellement rapidement que les parents ne peuvent plus transmettre quoi que ce soit de significatif à partir de leur expérience. Votre film semble parler précisément de ce changement radical.
Florin Șerban : Ça a été le point de départ, mais je ne pense pas que cette déconnexion soit le propre de notre époque. Tous les adolescents ont le sentiment que leurs parents ne le comprennent pas, en tout cas moi, c’est ce que je me disais. Ensuite je suis devenu parent et je me suis retrouvé confronté à la même chose.
Au début, le film parlait d’une mère célibataire et de son fils adolescent. À mesure que le projet a évolué, je me suis rendu compte qu’il traitait aussi de ma génération en Europe de l’Est. Après la chute du communisme, nous avons soudain eu des opportunités que nos parents n’avaient jamais eues. Nous croyions que le monde était à nous, alors nous nous sommes jetés dans le carriérisme et la poursuite du succès, convaincus que nous garantissions un meilleur avenir à nos enfants. Par une ironie du sort, dans bien des cas, la distance qu’on a créée avec eux est devenue plus grande que celle qui nous séparait de nos propres parents. C’est particulièrement vrai pour les hommes. Nous devenons des types qui courent après la réussite et croient qu’ils peuvent tout contrôler, alors qu’en fait, plus on essaie de maîtriser le monde, plus les choses importantes (la famille, les relations humaines, nous-mêmes) nous glissent entre les doigts.
Ça décrit parfaitement votre personnage principal, Marius : il veut tout contrôler, mais le monde ne cesse de lui filer entre les doigts…
Parce que le monde nous échappe toujours. En tant qu’adulte, on a l’illusion d’avoir le contrôle sur les choses, mais ce n’est jamais réellement le cas. Je pourrais quitter cette pièce et me faire renverser par un chauffard. La vie est chaotique. Refuser d’accepter ce chaos est, je crois, un trait typique de la masculinité est-européenne. Le film explore aussi l’illusion que nous nous faisons d’être tolérants. Nous aimons à penser que nous sommes ouverts d’esprit, mais quand on se retrouve face à des gens différents de nous, qu’ils appartiennent à une minorité ethnique, sexuelle ou sociale, une foule de préjugés demeurent.
Dans votre note d’intention, vous mentionnez un exercice pour acteurs consistant à jouer un père qui ressent pour son fils un dédain sans nom. Est-ce cela qui est devenu l’axe émotionnel du film ?
Alors que je faisais une pause sans cinéma, j’en ai profité pour me concentrer sur l’école d’art dramatique que j’ai fondée. Je demande souvent aux acteurs de s’aventurer sur des terrains émotionnels inconfortables. Un des exercices est de jouer un père qui n’a tout simplement pas envie d’être dans les parages de son enfant. En tant que parent, ça paraît presque inimaginable, mais que se passe-t-il si votre enfant rejette tout ce en quoi vous croyez, s’il ne vous ressemble pas du tout par ses valeurs, son tempérament, ou même physiquement ? C’est devenu pour moi fascinant, sur le plan dramaturgique. Ce n’est pas que le père se fiche de son fils ; c’est qu’à un niveau presque instinctif, il ne se reconnaît plus en lui.
Parlons aussi des mères dans vos films. Dans Si je veux siffler, je siffle, la mère est négligente et ici, elle est morte. Est-ce que le manque d’empathie du fils et son comportement criminel est lié à cette absence ?
Pendant mes recherches pour Si je veux siffler, je siffle, j’ai passé des mois dans des établissements pénitentiaires pour mineurs. Autour de 90 % des garçons que j’y ai rencontrés avaient grandi sans leur mère. Ils venaient de milieux très différents, mais cette absence était une constante. Je ne dis pas que ne pas avoir eu de mère mène directement à la criminalité, mais je suis convaincu que ça peut faire qu’on a beaucoup plus de mal à comprendre le monde sur le plan émotionnel, et à développer de l’empathie.
Le style du film est presque hyperréaliste. On observe souvent le père et le fils séparément, comme si on regardait secrètement leurs vies se déployer. Était-ce votre intention ?
Je voulais que le spectateur ait l’impression d’observer à travers un petit trou dans le mur, de regarder la réalité se déployer sans me sentir constamment en train de diriger son attention sur telle ou telle chose à travers le montage ou des tours de passe-passe visuels. Je ne crois pas avoir un style fixe. Chaque histoire appelle son propre langage. Ici, il me semblait bon de garder une certaine retenue, parce que je voulais que le spectateur devienne un témoin silencieux.
Pourtant, vous révélez très tôt qui a commis le crime. Au lieu de laisser le public hésiter et se demander si le garçon est vraiment un criminel, vous faites en sorte que le suspense vienne de la relation elle-même.
J’ai procédé ainsi sciemment. Je ne voulais pas faire un film où tout ce qu’on veut savoir, c’est qui est le coupable, dans le style américain, parce que ça distrait des vraies questions : qu’est-ce que l’amour parental ? Jusqu’où irait un père pour son enfant ? Est-il mû par l’amour ou l’image qu’il a de lui-même ? C’est quoi au juste, la masculinité ? J’admire Robert Bresson parce qu’il s’est défait d’un grand nombre de procédés dramaturgiques conventionnels pour nous forcer à regarder ailleurs. Je voulais développer quelque chose de similaire : on sait ce qui s’est passé donc maintenant, on peut se concentrer sur la raison pour laquelle c’est important.
Apparemment, beaucoup des acteurs du film viennent de votre école de cinéma. C’était important, pour vous ?
Nous avons passé des années à développer une approche différente de celle de la Méthode. Au lieu de ça, on commence par la personne de l’acteur et on essaie de construire le personnage à partir du vécu de l’acteur, de sa personnalité et de sa vérité émotionnelle. Parfois, j’écris même des rôles spécifiquement pour eux. Le fils, la maîtresse de Marius et le personnage rom sont tous nés comme ça. Pour moi, le point le plus intéressant est au milieu, là où l’acteur et le personnage se rencontrent.
(Traduit de l'anglais)
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