Sarah Leonor • Réalisatrice de D’ici là
"J'ai essayé d'être dans une forme de minimalisme, mais sur des sujets universels"
par Fabien Lemercier
- La cinéaste française décrypte un film conçu en triptyque dans un même décor naturel et son désir de plonger le spectateur dans un bain sensoriel

Révélée en compétition à Locarno en 2009 avec Au voleur, Sarah Leonor retrouve la plus belle vitrine du festival suisse pour la 79e édition avec D’ici là, son 4e long après Le Grand Homme (Toronto Discovery en 2014) et le documentaire Ceux de la nuit (Cinéma du réel 2022).
Cineuropa : Comment s’est construit ce film en trois parties ?
Sarah Leonor : Le premier chapitre a été pensé comme un court-métrage qui s’intitulait Et il devint montagne et qui a été projeté au Festival de Brive en 2017. Mais beaucoup de gens voulaient savoir ce qu’était devenu le personnage de Lucien dans sa cabane. Je trouvais aussi qu'il y avait quelque chose qui fonctionnait bien dans une nouvelle manière de travailler en fiction, en équipe très réduite, avec mes collaborateurs habituels (Laurent Desmet à l'image, Philippe Grével au son, David Faivre aux décors). Donc plutôt que me lancer dans l’écriture d’un nouveau long, je me suis dit : pourquoi ne pas partir sur un triptyque par le biais du paysage, en racontant trois histoires sur le même territoire, dans le même décor naturel, mais sous trois lumières différentes, comme une espèce de déclinaison. Les deux chapitres suivants se sont écrits comme s’ils coulaient de source. J'aimais aussi l'idée d’une même narration en changeant de point de vue, de personnage, ce qui me permettait d'aborder les choses de manière plus large.
Comment définiriez-vous les trois histoires ?
La fuite du monde, la peur de mourir et une renaissance. Ce sont aussi les trois saisons du récit et ce qui se passe dans les mouvements des personnages. J'ai essayé d'être dans une forme de minimalisme, mais sur des sujets universels : les certitudes qui volent un peu en éclats à la quarantaine (même si tout le monde ne fuit pas le monde comme Lucien), la peur de mourir, l'élan de jeunesse et la découverte de son propre corps, de ses propres limites et de son identité. Mais ce n’est pas naturaliste car les récits sont construits comme des contes avec un rapport à la réalité un peu flottant.
Sans aller jusqu’à la philosophie, peut-on dire que vous avez essayé de traiter l'essence de l'humain par rapport à la nature ?
Le film va à l'essentiel à tous les niveaux. Dans le choix d’entrer dans l'intériorité des personnages et de décrire des sensations, des impressions. Dans le minimalisme de ce qu’il raconte tout en restant touchant. Dans la manière de filmer aussi. Ce qui unit l'homme et la nature est un sujet bien trop vaste pour l’aborder frontalement, mais je voulais que cela infuse partout étant donné le paysage que j'avais choisi.
Quid des haïkus qui entrecoupent le récit ?
L’idée est venue au montage à partir de la manière dont j'avais tourné notamment le premier chapitre dans une économie très légère avec une grammaire faite de plans fixes et de panoramiques. C'est une manière de faire ressentir au spectateur ce qui a guidé toute la réalisation du film. Plutôt que d'expliquer ou de dialoguer des choses, je voulais essayer de le plonger le spectateur dans un bain sensoriel et de lui faire ressentir des impressions humaines à travers l'immersion dans la nature comme on le trouve beaucoup dans l'art du haïku. Il y avait une correspondance qui m'a poussé à aller encore plus loin dans ce côté essentiel, vers un cinéma qui s'adresse aux sens.
Comment avez-vous gardé l’équilibre entre un film de fiction et une approche assez proche parfois du documentaire ?
Le côté documentaire vient beaucoup à travers le personnage du fermier qui l’est vraiment dans la vie, mais il est vrai aussi que j’aime utiliser le cinéma pour décrire le réel, le rapport au travail et incarner les personnages, les poser dans le territoire, dans l’atmosphère, comme Lucien qui construit sa cabane ou Aline qui relève ses pièges photographiques.
Ce film a été compliqué à financer. Jusqu’où souhaitez-vous approfondir votre singularité à haute qualité artistique ?
J'aimerais pouvoir alterner des films comme celui-ci qui a été fabriqué dans une économie très légère, presque familiale, où il faut être très polyvalent, mais qui ne permettent pas de survivre économiquement, avec, maintenant que j’ai une certaine expérience du métier, des films un peu plus ouverts, pour lesquels je ferais sans doute quelques concessions mais qui pourraient se financer plus facilement. J’ai d’ailleurs un projet beaucoup plus ambitieux, qui est prêt et pour lequel je recherche une société de production suffisamment ouverte sur l'industrie pour permettre à ce film de se faire.
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