Igor Jelinović • Réalisateur de Honey Bunny
“La famille est ce qu'il y a de plus précieux, jusqu'à ce que quelque chose de plus rentable se présente”
par Ana Stanic
- Le cinéaste croate explique ce qui l'a amené à faire d'une querelle familiale réelle son premier long-métrage, où il explore les points de vue opposés en jeu

Le premier long-métrage du Croate Igor Jelinović, Honey Bunny, a commencé par une dispute au sein de sa propre famille. Plus d’une décennie plus tard, cette querelle opposant deux sœurs à propos d’une maison de famille sur l’île de Hvar est devenue une comédie dramatique finement croquée sur la propriété foncière, la loyauté et plusieurs conceptions divergentes de ce qu’une famille doit ou pas à ses membres. Après sa première internationale à Rotterdam, Honey Bunny a remporté la Grande Arène d’or du meilleur film au Festival de Pula (lire l’article). Ce long-métrage a aussi été projeté au 8e Festival du film de Rab, où Cineuropa a rencontré Jelinović.
Cineuropa : Pour faire Honey Bunny, vous avez puisé dans votre propre histoire familiale. Qu’est-ce qui vous a donné envie de transformer cet épisode vécu en un film ?
Igor Jelinović : J’en ai eu l’idée en 2012, quand ma mère et sa sœur ont cessé de se parler à cause de leur maison de famille. Au lieu de réagir comme le neveu du film, c’est-à-dire de manière impulsive et agressive en allant dire ses quatre vérités à ma tante, je me suis mis à écrire. Les premières versions étaient très unilatérales, presque comme un film de vengeance, avec ma tante dans le rôle du méchant. Je me suis rendu compte que j’étais juste en train d’y déverser ma frustration.
Pour que l’histoire fonctionne, je devais me mettre dans la tête de ma tante et avoir de l’empathie pour elle. J’ai déplacé l’histoire vers elle, pour envisager son point de vue : elle se voit comme quelqu’un d’aimant et dévoué qui se sacrifie pour les autres et cherche toujours à faire ce qui est le mieux pour tout le monde. Je me suis mis à m’intéresser aux discours qu’elle a construits autour de la famille, discours qui lui permettent de croire que ce qu’elle fait se justifie moralement.
À quel niveau se situait la gageure, dans l’entreprise de faire de quelque chose de si personnel une fiction ?
Il fallait que je me distancie de ce qui s’est réellement passé. Ce n’est pas parce qu’une chose est vraiment arrivée qu’elle avait sa place dans le film. Les personnages sont peut-être basés sur des vraies personnes, mais ils devaient devenir fictionnels, et les acteurs les ont encore plus transformés en leur apportant leur manière propre de parler et de se mouvoir.
Après presque dix ans passés sur le projet, j’étais épuisé par ce sujet. J’en avais assez de passer autant de temps dans la tête de ces gens. Deux mois avant le tournage, j’ai jeté le scénario et j’ai tout recommencé. J’ai gardé les personnages et les relations, mais j’ai changé toutes les scènes et le déroulement de l’histoire.
Ça a donné au film une énergie nouvelle. Pendant les répétitions et le tournage, on modifiait constamment les dialogues, on ajoutait des digressions et on réagissait à ce qui se passait. C’était stressant, mais ça a donné au film le côté brut et presque documentaire que je cherchais.
En tant que réalisateur à son premier long-métrage, comment avez-vous abordé le travail des acteurs aussi expérimentés ?
Le travail avec les acteurs est probablement la partie de la réalisation d’un film que je préfère. Pour moi, c’est une question de confiance. Pendant les répétitions, nous nous sommes autorisé des digressions sans fin. J’ai parlé aux comédiens de ma famille et de ma vie et les acteurs ont apporté leur histoire, et nous avons trouvé les personnages quelque part au milieu. J’ai bien veillé à choisir des acteurs capables d’écouter et de travailler sans y mettre trop d’égo. Quand ils sont arrivés au stade où ils connaissaient à fond leurs personnages, on aurait pu les envoyer sur Mars et ils auraient encore su quoi faire. L’authenticité était un point fondamental. On parle de bourgeoises de Split qui vont sur leurs soixante ans et dont les vies se passent principalement dans leurs appartements. Ça ne m’intéressait pas d’offrir des images de carte postale de la côte adriatique. Ce sont les personnages qui ont déterminé où on allait tourner.
Ici, ce sont les femmes qui mènent l’intrigue tandis que les hommes restent largement au second plan. Comment cette dynamique se rapporte-elle aux structures patriarcales qui dominent en Croatie ?
Je qualifierais ça de matriarcat patriarcal. Les femmes font tout, ce qui comprend des tâches traditionnellement attribuées aux hommes, pendant que ces derniers profitent de tout cela au second plan, comme des parasites. Les deux maris sont passifs, chacun à sa manière. Le mari de Tonina est toujours d’accord avec elle, alors que celui de Tajana rejette le travail presque par conviction philosophique, comme un diktat du capitalisme contemporain. Le neveu est plus actif parce qu’il est plus proche de moi, et qu’il a encore l’illusion de pouvoir changer des choses.
Le film traite aussi d’une des vaches sacrées de l’économie croate : le tourisme. Pourquoi avez-vous choisi d’intégrer ce motif dans l’intrigue ?
Je n’ai rien contre le tourisme. Je voyage moi-même : je prends des vols pas chers et je séjourne dans des logements Airbnb. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont une économie aussi dépendante du tourisme affecte les mentalités. En Croatie, cela a un effet sur les relations familiales, particulièrement par rapport aux biens immobiliers et aux héritages. Tout le monde dit que la famille est la chose la plus précieuse dans la vie, mais est-ce que c’est vraiment vrai, ou est-ce que la famille n’est précieuse que jusqu’à ce que quelque chose de plus profitable se présente ?
Vous avez développé Honey Bunny en passant par plusieurs ateliers et forums de pitch. Que vous a apporté ce processus ?
C’est à double tranchant. Ça permet de rencontrer des mentors formidables et d’autres réalisateurs au même stade que vous dans leur carrière, mais aller à trop d’ateliers peut transformer votre scénario en un Frankenstein fait de nombreuses influences différentes. First Films First a été le plus utile pour moi, parce qu’il m’a aidé à comprendre ce que le film devait devenir. Les Sofia Meetings et Connecting Cottbus ont aidé au niveau de la production ; ces événements ont permis de mettre le projet en contact avec des coproducteurs potentiels et l’industrie dans son ensemble.
(Traduit de l'anglais)
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