Ann Sirot et Raphaël Balboni • Coréalisateurs de Un détour par Diane
"Le western ne peut pas être réservé aux blessures masculines"
par Aurore Engelen
- VENISE 2026 : Le fantasque duo nous parle de son nouveau film, où ils empruntent avec fantaisie au genre du western pour explorer la transmission intergénérationnelle des traumas sexuels

Ann Sirot et Raphaël Balboni ont dévoilé un univers cinématographique singulier marqué par des choix esthétiques forts qu’ils revisitent dans Un détour par Diane, qui fait sa première mondiale à la Mostra de Venise, dans la section Orizzonti. On y suit Diane, héroïne déterminée à retrouver le violeur de sa mère pour la venger.
Cineuropa : Quelles sont les origines de ce projet, la première étincelle ?
Ann Sirot : A l’origine il y a une question : que fait-on des traumas de ses parents, et que peut-on mettre en place pour que cette transmission d’une génération à l’autre s’arrête ? Sachant que ces évènements dramatiques, ici, un viol, surtout quand ils sont tus ou révélés tardivement, vont avoir un impact considérable sur nombre de dimensions de notre existence.
Raphaël Balboni : C’est un sujet grave sur le fond, mais comme nous l’avions fait avec Une vie démente, une comédie sur la maladie d’Alzheimer, pour faire vite, nous avions envie de trouver ici une autre forme de décalage, d’où l’idée de traiter la question sous le prisme du western.
Ann Sirot : En même temps, les westerns reposent souvent sur des violences subies dans l’enfance, des histoires de vengeance. Pourquoi ce ne serait pas valable pour les violences sexuelles ? Le western ne peut pas être réservé aux blessures masculines, n’importe quelle douleur humaine peut y être traitée.
A partir du moment où vous décidez de vous emparer du western, comment réfléchissez-vous la façon dont vous allez en décliner les motifs, aussi bien narrativement qu’esthétiquement ?
R.B. : D’abord, il y a Diane, que l’on construit comme un personnage fort, très féministe, c’est l’héroïne qui cherche vengeance. Et puis on parle de l’idée à nos chefs de poste. On voulait veiller à ce que les références au western ne soient ni trop soulignées, ni trop ténues, nettes sans pour autant virer au burlesque. Notre costumier nous a très vite proposé de travailler les chapeaux de cow-boy, et le motif des plumes. Pour Diane, on a imaginé un vestiaire androgyne. Ça passe aussi par le choix des optiques anamorphiques, qui ont un côté vintage, et le scope bien sûr, mais que l’on affectionne depuis longtemps. Ensuite le découpage. On a recouru à beaucoup plus de plans larges en extérieur qu’à nos habitudes, qui vont contaminer la narration au fur et à mesure.
A.S. : Jusqu’à la confrontation finale, entre Diane et sa mère, où l’on joue des codes et des clichés, des profils qui rentrent dans le champ, des gros plans sur les yeux. Il nous fallait aussi de grands espaces, mais on a joué le décalage en les trouvant à la mer. C’est à la fois loin du désert américain, en même temps, on retrouve le sable. En termes de narration, il fallait surprendre avec le passage obligé du duel. Ça passe notamment par le fait que cet ultime duel n’est pas entre Diane et le violeur de sa mère, mais bien avec sa mère, l’objet de tension étant la question du silence autour du viol. Car même tu, le viol pourrit les liens familiaux.
L’une des singularités du récit tient au fait qu’il aborde la question de la transmission du trauma également du côté de la lignée masculine.
A.S. : Effectivement, on s’est vite dit qu’il y avait un personnage que l’on ne voyait jamais au cinéma : le fils du violeur. On voulait questionner ce qu’il advient d’un petit garçon qui grandit dans ce climat de violence sexuelle. En partant du postulat que même si le viol n’est pas dit, l’enfant, puis le jeune adulte, d’une certaine façon, peut en avoir la prescience. Le découvrir doit constituer un choc, en même temps, il y a peut-être un endroit où il sait, ou du moins, où il a compris cette violence. La question de savoir comment les hommes se débrouillent avec les actes de violence sexuelle commis par les membres de leur lignée n’est que très rarement posée, alors qu’elle nous semble capitale.
Une fois qu’hommes et femmes ont questionné le poids des violences sexuels qui parcourent leur lignée, et le possible arrêt de leur transmission, il ne reste plus qu’à réinventer l’amour hétérosexuel ?
A.S. : Exactement ! C’est aussi une question que l’on pose à travers la représentation de l’acte sexuel, déjà dans notre film précédent d’ailleurs. C’est tellement tabou et complexe, comment le représenter ? Évidemment, il s’agit de refuser la vision véhiculée par l’industrie du porno d’une qui reproduit des schémas de domination.
R.B. : On conçoit nos scènes de sexes avec un chorégraphe, et leur esthétique dépend de leur tonalité, est-ce que c’est une exécution plutôt mécanique de l’acte sexuel, ou plutôt fusionnelle ? Ce sont des manières complètement différentes de relationner, et c’est aussi ce que l’on veut mettre en scène, avec souvent une part d’humour, et de poésie.
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