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VENISE 2026 Compétition

Stéphane Brizé • Réalisateur de Un bon petit soldat

"Le cynisme du système atteint un niveau tellement ahurissant que la comédie rend sans doute encore plus précisément compte du réel"

par 

- VENISE 2026 : Le cinéaste français décrypte son nouveau film qui analyse à l’échelle humaine les mécaniques d’oppression dans le travail et la servitude volontaire

Stéphane Brizé • Réalisateur de Un bon petit soldat
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Dévoilé en compétition à la 83e Mostra de Venise, Un bon petit soldat est le 11e long de Stéphane Brizé, qui a déjà été en lice trois autres fois pour le Lion d’or (et deux fois pour la Palme d’or cannoise).

Cineuropa : Après La loi du marché, En guerre et Un autre monde, vous traitez de nouveau le sujet de l’oppression contemporaine dans le travail. Pourquoi cette passion pour ce sujet et sous quel angle souhaitiez-vous l’aborder cette fois ?
Stéphane Brizé : Si certains de mes films questionnent les mécaniques d’oppression dans le travail, ils questionnent en même temps les mécanismes de servitude volontaire de la part de ceux qui exécutent des tâches qu’ils n’ont pas obligatoirement envie de faire. Il faut être deux pour danser le tango et faire fonctionner la machine à cash. C’est la capacité d’asservissement de la psyché humaine qui me fascine autant que la description de la brutalité du système libéral. Et puisque ce système est arrivé à un point dont il connait lui-même la violence, il lui faut se parer de vertu pour continuer d’un côté à vendre ses biens et ses services, et d’un autre côté faire venir en son sein ceux qui vont savoir vendre tout cela. Juste la distance entre l’écran et le spectateur suffit à avoir assez de recul pour se rendre compte de la folie de la situation. Ce qui peut même prêter à rire. Ce que je n’ai pas esquivé à provoquer.

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Contrairement à vos opus précédents sur cette thématique, votre protagoniste est cette femme ? Pourquoi ? Et dans quelles directions émotionnelles avez-vous développé ce personnage ?
Le film raconte un monde du masculin. Celui du capitalisme, pensé, développé et organisé par les hommes. Un capitalisme qui tend depuis de nombreuses années vers un libéralisme agressif, débridé et décomplexé. Le masculin est guerrier, il s’est construit ainsi depuis la nuit des temps. Et si des femmes ont pu accéder à des postes de responsabilité et de pouvoir dans l’entreprise, elles ont pu et dû le faire avec les règles du jeu que les hommes avaient créées et imposées. C’est toujours le système dominant qui dicte ses règles. Il s’agit dans ce récit de découvrir peu à peu les convictions fragilisées de cette responsable RH, ses contradictions, ses empêchements, ses doutes et ses remords. Sous son costume de cadre dévouée à la cause de son entreprise, Carla Moretti est avant tout victime de ses fragilités, de ses doutes et de son manque de confiance en elle qu’elle a toujours contourné et évité en portant le discours viril et dominateur de la force. Celui des hommes. Celui qui donne l’illusion de notre propre puissance en tenant à distance notre si précieuse vulnérabilité.

Quelles recherches avez-vous menées pour cerner l’univers professionnel des ressources humaines et de la communication d’entreprise ?
Le réel a bien plus d’imagination que moi et je me nourris très pragmatiquement de ce qui existe. Comme pour mes films précédents, je définis la zone de contrainte que je veux regarder et je recueille des témoignages de femmes et d’hommes qui ont vécu des situations similaires. Chez Amali, l’entreprise mise en scène dans le film, comme dans beaucoup d’entreprises, tout est affaire de responsabilité individuelle sans que personne ne soit invité à remettre en question l’organisation du travail. Avec cette ultime supercherie dont j’ai voulu ici rendre compte qui consiste pour l’entreprise à vendre d’une manière totalement opportuniste une image de vertu. C’est cette mascarade cynique que Carla sert sans esprit critique. Et pour se faire, elle emprunte, comme les autres, le langage de la responsabilité individuelle : "Être à la hauteur de la mission qui vous a été confiée". Jusqu’au moment où elle est mise face à une violence que son entreprise refuse de prendre en charge. Car au moment où il faut choisir entre profitabilité et vertu… la loi du marché dicte ses règles.

Quid de la tonalité du film qui oscille entre comédie grinçante, description des mécaniques psychologiques à l’œuvre dans l’entreprise et drame personnel du dilemme intérieur ?
La décontraction avec laquelle l’indécence s’exprime sans fard et avec une aisance qui ne semble choquer personne autour des tables de réunions fait rire et paraît même faire basculer le film du côté de la farce. Alors que je le redis, il n’y a aucune exagération dans ce que je raconte. Mais je crois qu’en l’occurrence, le cynisme du système atteint un niveau tellement ahurissant que la comédie rend sans doute encore plus précisément compte du réel. Ce qui me permet ensuite plus aisément d’emmener le spectateur dans la violence effrayante des relations de domination et d’asservissement qui sont décrites. L’humour est l’arme de destruction massive la plus puissante que le cinéma connaisse.

Jusqu’où souhaitiez-vous pousser le côté impitoyable de l’histoire et doser l’empathie possible avec la protagoniste ?
La grande difficulté lorsqu’on met en scène un personnage qui fait partie du camp de ceux qui font mal, c’est qu’il est beaucoup plus compliqué de jouer avec les mécanismes d’empathie fréquemment employés dans le cinéma. On s’identifie facilement à celui qui souffre mais c’est beaucoup plus compliqué de se trouver des points communs avec celui qui est l’auteur de cette souffrance. Et il ne faut pas qu’on lui tourne le dos dès les premières minutes sinon ce serait quasi mission impossible de récupérer le spectateur. On marche réellement sur un fil. Et parfois, juste une phrase peut définitivement nous faire détester le personnage. La solution se situe toujours à l’endroit de notre humanité. À quel endroit de notre propre fragilité, puis-je me permettre de faire comprendre ce qui fait agir un personnage ? Sans surtout jamais le juger d’un point de vue moral. A cet instant, le récit peut résonner en nous, nous permettre de pas tourner le dos au personnage et fabriquer ce que l’on peut effectivement appeler une forme d’empathie.

Quels ont été vos principaux axes de travail en termes de mise en scène et de musique afin de dynamiser le film ?
Le premier choix a été de décider de ne jamais sortir le personnage principal de l’entreprise. Et lui faire gérer d’une manière réaliste travail et vie privée sur le même lieu. Avec son fils, avec son ex-mari, avec sa plus proche amie, tout l’intime se gère par Facetime ou bien par des messages que les uns ou les autres lui adressent ou qu’elle laisse elle-même. Tous les échanges sont dématérialisés. Virtualisation absolue du lien. Cela rend sa vie et son dévouement professionnel encore plus fous et terrifiants. Ceci décidé, il ne s’agissait pas que le dispositif rende le film ennuyeux et il a en fait décidé de la mise en scène, puis du montage très rythmés du film. Entremêlement constant de la vie personnelle et professionnelle, messages de travail et privés qui courent en off et en in sur plusieurs séquences en même temps que l’on voit Carla dans différents lieux… c’était une façon très organique de rendre compte de son enfermement et de son assujettissement à son travail. Et puis il y a les jump-cuts qui irriguent l’ensemble du film. Avec la certitude très vite acquise que tant que la phrase fait sens, les sautes d’images n’empêchent pas de comprendre ce qui se dit. Une évolution de notre regard sans doute due aux réseaux sociaux qui ont transformé notre façon d’emmagasiner et d’enregistrer les informations. Associé au jeu d’Alba, ce montage elliptique permet de traduire l’insécurité intérieure du personnage, cette sensation qu’elle a de ne jamais être tout à fait au bon endroit, qu’elle est toujours en retard d’une réunion, que tout va trop vite à l’intérieur et à l’extérieur d’elle-même. Associé à cela, une partition essentiellement composée à la batterie dont la scansion peut se rapprocher de celle que l’officier imposait jadis aux rameurs sur les galères. Une batterie qui rend compte d’un système oppressant qui officie comme un rouleau compresseur. Et puis plus tard, une ligne mélodique avec des cordes que j’ai immédiatement envisagée comme le surgissement de la conscience du personnage. Comme deux strates de la musique intérieure de Carla. Deux lignes musicales qui racontent l’évolution de l’espace intime chez le personnage.

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