Tom Adjibi • Réalisateur de Ceci n’est pas un film français
"Dénoncer le racisme en s’apercevant qu’on a pu le perpétuer soi aussi, c’est très confrontant"
par Aurore Engelen
- Rencontre avec le cinéaste et comédien, dont le premier long métrage est une docufiction qui questionne le racisme latent (ou pas d’ailleurs) qui informe nos imaginaires

Présenté en première mondiale au CPH:DOX où il a d’ailleurs reçu une mention spéciale dans la section NEXT:WAVE et maintenant primé au Brussels International Film Festival (BRIFF) avec le Grand Prix de la Compétition Nationale, Ceci n’est pas un film français est le premier long métrage du comédien et metteur-en-scène de théâtre Tom Adjibi. Il y incarne un double extrêmement ressemblant qui fatigué de se voir toujours proposer les mêmes rôles, enfermés par les stéréotypes, décident de questionner l’industrie du cinéma à travers un journal filmé où il rencontre d’autres comédiens et comédiennes racisés. Evidemment, l’exercice s’avère plus confrontant qu’il n’y paraissait au premier abord…
Cineuropa : Ceci n’est pas un film français est un film hybride qui porte la contradiction jusque dans son titre, comment le présenteriez-vous ?
Tom Adjibi : Je dirais que c’est une comédie tournée comme un documentaire satirique sur les galères d’un jeune acteur racisé très motivé et en même temps assez maladroit, qui essaie tant bien que mal de réaliser son premier long métrage. Le protagoniste du film, c’est un peu moi en pire, évidemment j’ai un peu poussé les curseurs pour faire naitre l’humour. C’est un personnage en quête d’identité, qui au départ veut témoigner d’un racisme latent pas toujours facile à identifier, mais qui finalement conscientise la situation, et décide de faire son propre film.
Le cinéma, en donnant littéralement des rôles, est un outil puissant de la perpétuation des assignations, qui nourrit les stéréotypes.
Oui, et le racisme est tellement intégré à la société qu’il est très difficile à contrer, c’est aussi ce que veut raconter le film. On le voit bien dès qu’on essaie de combattre des clichés, des stéréotypes. L’une des actrices que l’on voit dans le film, Melissa Diarra, dit : "quand on se rendra compte qu’on est tout et toutes racistes, on aura déjà fait un pas". De par l’éducation, la société à laquelle on appartient, on intériorise nous-même le racisme. L’outil principal de l’acteur, c’est son corps. C’est ce que l’on est, mais aussi ce que l’on voit de nous, et même ce que les gens projettent sur nous. Les réalisateurs, quand ils écrivent, quel est leur imaginaire ? On se rend compte vite compte, quand on reçoit des scénarios, et quand on voit les films, que la plupart des imaginaires sont extrêmement stéréotypés. Même moi quand j’écris je me rend compte que je suis formaté, que mon imaginaire n’est pas exempt de racisme. D’ailleurs, le film traite de sujets très sensibles, et forcément, cela crée de la tension. Ce que je critiquais, certaines violences, je me suis aperçu qu’en tant qu’auteur et réalisateur, donc dans une position de domination, j’avais pu le reproduire à certains endroits. Dénoncer le racisme en s’apercevant qu’on a pu le perpétuer soi aussi, c’est très confrontant.
C’était une évidence dès le début d’aborder ce sujet de façon semi-fictionnelle, avec votre identité propre ?
Le docufiction satirique est un langage artistique qui me plait. J’aime l’idée de passer par l’humour, parce que c’est une arme forte qui permet de toucher un plus large public en le confrontant avec une certaine forme de légèreté à un discours politique pour autant assumé. Je me retrouve beaucoup dans ce qu’ont pu faire Sacha Baron Cohen avec Who Is America?, ou Nathan Fielder, avec The Rehearsal, toujours sur la frontière entre réalité et fiction. Et puis c’est un film finalement tellement cathartique pour moi aussi, qu’il me fallait être profondément honnête, ce ne pouvait que venir de ma propre expérience, de celle des gens avec qui j’ai tournés.
L’un des points majeurs du film, c’est que tout en parlant d’acteurs et actrices que l’on voit trop peu, il permet de les voir.
C’est un film que j’ai très envie de partager avec un public qui se sent concerné par la question. Je pense que c’est un casting qui va faire du bien au cinéma. Et je sais que pour certains acteurs et actrices, pouvoir se retrouver sur un plateau avec d’autres acteurs racisés, des personnes qui leur ressemblent, c’était finalement assez nouveau, et riche.
Qu’est-ce qui vous tenait le plus à coeur avec ce film ?
Ce que je voulais surtout, c’était de donner envie aux personnes directement concernées par le sujet du film de faire du cinéma, pas seulement devant mais aussi derrière la caméra. De se motiver et de s’organiser. De se dire que c’est possible, de s’emparer de l’outil pour faire leur film avec leur propre imaginaire, ne pas rester coincés dans celui des autres. Ne pas juste être dans la critique de ce qu’on voit, mais de faire et de prendre la place aussi.
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