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VENISE 2026 Venice Open Hors-compétition

Alexandre Smia • Réalisateur de Jupiter

“Il est important de voter pour quelqu'un de responsable”

par 

- VENISE 2026 : Le réalisateur français présente un thriller politique jouant avec la réalité et la fiction qui lui permet d'exorciser ses angoisses, et les nôtres

Alexandre Smia • Réalisateur de Jupiter
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Dans Jupiter d’Alexandre Smia, l’invasion russe en Ukraine ne donne aucun signe de vouloir s’arrêter et le président français (Denis Ménochet), nouvellement élu, prend la direction de “Jupiter” : un bunker caché sous le palais de l’Élysée. Smia détaille pour nous ce film, qu’il a présenté hors-compétition au Festival de Venise, et où les enjeux sont plus sérieux que jamais.

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insularia_Josué

Cineuropa : On ne voit pas souvent ce genre de film politique. Le plus proche de cela qu’on ait pu voir, ces dernières années, c’est ce que fait Armando Iannucci.
Alexandre Smia :
Iannucci est un bon exemple, même si c’est surtout un maître de la satire et de la comédie et que ce n’est pas ce que je fais ici. Il y a en effet dans ses films un sens du rythme effréné que nous avons en commun. Les choses vont vite, dans ce genre de situation de crise. Ce n’est pas une tradition française, dans le cinéma je veux dire, de traiter de l’histoire sur le moment, en cours de route. À la télévision, c’est différent. J’ai travaillé sur Le Bureau des légendes, qui faisait justement ça. Dans les années 1970, nous avions Costa-Gavras ou Verneuil, mais c’est un regard que nous avons perdu. Je le regrette. C’est ce genre de films qui m’a donné envie de devenir réalisateur : Alan Pakula, Lumet… Ça donnait l’impression de voir l’histoire se déployer en temps réel. Dans Jupiter, il était évident que j’allais me concentrer sur ça. Mais vous avez raison, quand on a voulu financer le film, il a vraiment fallu convaincre les gens.

Vous jouez avec la réalité et la fiction. La Russie envahit l’Ukraine, mais le président des États-Unis est une femme – ce qu’on suppose que beaucoup de gens aimeraient voir.
Il fallait que je respecte l’équilibre géopolitique existant, tout en créant une autre réalité. Denis Ménochet est un des acteurs en activité que je préfère – et il ne ressemble à aucun des présidents qu’on a pu avoir en France, ce qui était important. J’ai commencé à écrire le film avant le retour de Trump, sous Biden. Comme Trump est déjà un personnage de fiction, d’une certaine manière, je l’ai laissé de côté. Je voulais aussi considérer les conséquences de la position misogyne des Américains. Et puis il y a leur isolationnisme. Il a fallu Pearl Harbor pour qu’ils réagissent enfin à la Seconde Guerre mondiale.

Est-ce que vous vous êtes référé à des politiciens réels ?
Quand j’ai travaillé avec les acteurs, je leur ai donné des références spécifiques. Avec Reda Kateb, qui joue le ministre de la Défense, nous avons parlé de Kissinger et de McNamara. Avec Dominique Blanc, qui joue la ministre des Affaires étrangères, le modèle était Madeleine Albright. Je ne voulais évidemment pas qu’ils jouent ces gens, mais plutôt qu’ils aient leur personnalité en tête : leur manière de parler, de se comporter.

Le président fait face à cette situation terrifiante, mais aussi à un deuil. Peut-être qu’après les premières projections, les gens vont demander : “Attendez-vous de nos hommes politiques qu’ils prennent plus nettement position ?”.
Je lis toutes les biographies des présidents français, et j’ai découvert que De Gaulle et Jacques Chirac avaient quelque chose en commun : ils ont tous les deux perdu une fille. Étant devenu père d’une fille moi-même, ça m’a fait réfléchir. Sachant ça, on se met à regarder leur trajectoire politique à la lumière de cette tragédie. Ça m’intéressait d’approfondir, parce qu’on ne mentionne pas souvent le facteur humain quand on parle du personnel politique. On voit ces gens comme des ambitieux, des êtres assoiffés de pouvoir, pas comme des êtres humains.

En France, il va y avoir une élection présidentielle dans quelques mois. Il est important de rappeler aux gens que nous donnons à certains élus l’accès à l’arme nucléaire. Je n’ai jamais voté en ayant ça à l’esprit – on vote pour une personnalité, pour un programme… –, mais ceux qui obtiennent nos votes gagnent aussi ce pouvoir, alors il est important de voter pour quelqu’un de responsable.

Ce président est peut-être responsable, mais il est coincé dans un bunker avec beaucoup trop de gens. Est-ce que ça a été amusant, de réaliser un film à l’étroit, comme ça ?
Quand j’ai commencé à faire des recherches sur la dissuasion nucléaire, je me posais des questions basiques : si une crise de ce type survenait demain, où le président irait-il ? Avec qui ? C’est comme ça que j’ai appris l’existence du PC Jupiter, situé sous le palais de l’Élysée. C’est là que le film se passe parce que c’est là que ces gens iraient dans la vraie vie.

J’ai toujours adoré les films comme Douze hommes en colère, parce que c’est de la pure mise en scène. La tension monte naturellement parce qu’on est là avec ces gens et qu’on ressent cet étouffement. Par ailleurs, comme une foule de choses se passent hors champ, le public doit faire appel à son imagination. On ne peut pas tout lui dire, contrairement à ce qu’on est censé faire à la télévision.

Ce film reflète une bonne partie des angoisses qu’ont les gens aujourd’hui. Le réaliser vous a-t-il apaisé ? Est-ce que ça vous a permis d’évacuer quelque chose ?
C’est d’un sentiment de peur que tout est parti. Le film parle des répercussions de la guerre d’Ukraine sur la France. En le faisant, nous avons pris la mesure de la réalité de la menace nucléaire. Poutine a directement menacé quiconque chercherait à s’immiscer dans le conflit en cours. Ça m’a vraiment frappé. La France a l’arme nucléaire depuis les années 1960, mais elle n’est plus un spectateur passif de la dissuasion nucléaire comme c’était le cas par le passé. J’ai eu la chance de travailler avec des experts, j’ai beaucoup appris. J’ai le sentiment que maintenant que je comprends mieux tout cela, j’arrive à contrôler ma peur. Comme l’a dit le philosophe allemand Hans Jonas : “La prophétie de malheur est faite pour éviter qu'elle se réalise”.

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(Traduit de l'anglais)

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