Nicolas Pariser • Réalisateur de Un peu avant minuit
"Quelqu'un qui mène une enquête qui est en réalité une enquête sur lui-même"
par Fabien Lemercier
- VENISE 2026 : Le cinéaste français explique pourquoi il a pris le contrepied des conventions narratives régnantes pour réfléchir aux relations entre les hommes et les femmes

Dévoilé en compétition à la 83e Mostra de Venise, Un peu avant minuit est le 4e long de Nicolas Pariser après Le grand jeu (Locarno Cinéastes du présent), Alice et le maire (Quinzaine des Réalisateurs) et Le parfum vert (Quinzaine des Réalisateurs).
Cineuropa : D’où est venue l’idée de ce film presque anti narratif et très éloigné des canons actuels des récits ?
Nicolas Pariser : Comme beaucoup de gens du cinéma se sont mis à toucher aux séries, circule l’idée de la très grande importance de l’architecture des scénarios. Mais à l’exception des séries exceptionnelles, je ne vois partout que de la mécanique d’écriture. J’ai donc eu envie d’un film où il n'y aurait rien de tout cela, avec un personnage principal qui n'aurait pas forcément un but, dans lequel il n'y aurait pas d’obstacle, où les autres personnages ne devraient pas avoir d’utilité plus tard, etc., en essayant de trouver la structure presque au fil de la plume. Ensuite, je voulais que les personnages aient des affects forts, contrairement à mes films précédents, donc je suis parti sur l’idée d’un film d'amour en 2025-2026. Les rapports entre les hommes et les femmes ont quand même été assez bouleversés, et bénéfiquement. Donc, j’ai décidé de me lancer dans une exploration réflexive sur quelqu'un qui a du mal à concevoir l'amour au présent, et même l'amour en général quand il pense aux histoires qu'il a eues avant, quelqu'un qui va presque enquêter sur lui-même, sur la personne qu'il a été, sur l'amant qu'il a été de ses 20 à ses 50 ans, en réinterrogeant des gens de son passé. Un peu dans l’esprit de Mr. Arkadin d’Orson Welles ou d’Angel Heart d’Alan Parker : quelqu'un qui mène une enquête qui est en réalité une enquête sur lui-même.
Comment avez-vous abordé l’aspect déambulatoire nourri de dialogues ?
Je voulais faire un film sur Paris et que la ville soit un vrai personnage, pas juste un décor. Comme nous avions un budget assez petit, nous n’avons pas bloqué les rues par exemple et nous n’avons pas pris de figurants. Nous avons filmé les vrais passants et vraiment la vie à Paris aujourd'hui. Le personnage principal n'a rien à faire pendant une semaine et, quand on n'a rien à faire, on se promène. Et on discute de la vie en marchant avec les gens. C’est un film qui allait donc être extrêmement dialogué. Et on arrive à ce miroir du passé qui tend un plus grand miroir sur la relation entre les hommes et les femmes.
Comment vouliez-vous qu'opère ce miroir sur un personnage qui est un peu passif ?
J'aime bien les personnages qui ne font rien. C'est un peu un tabou dans le cinéma qui est normalement plutôt dans l’action. C'est un personnage qui a passé beaucoup trop de temps à réfléchir sur lui-même, à tel point qu'il n'a pas fait grand-chose. Il rencontre des femmes qui sont soit des témoins de son présent et qui le voient comme il est aujourd'hui, soit qui appartiennent à son passé. Et elles lui tendent un miroir qui n’est pas forcément flatteur. Il fallait raconter son histoire à travers des conversations et elles ont été ma matière première : faire son portrait sans utiliser, pour le caractériser, des actions ou des réactions qu'il aurait face à des événements, mais en partant de conversation soit sur sa vie, soit sur d'autres sujets.
#MeToo a radicalement changé la perception des relations entre les hommes et les femmes. Comment vouliez-vous traiter le sujet ?
Le cinéma doit essayer de réfléchir à ce type de discours indiscutable, à cette idée que grâce à la révolution #MeToo, le patriarcat va s'effondrer, que le militantisme va avoir une conséquence concrète sur une domination, sur une oppression. Mais cela a des conséquences sur les liens que les gens ont les uns avec les autres. Dans ma vie d'homme de 50 ans, et je pense que c'est vrai également pour de nombreuses femmes de mon âge, cela a été surtout une prise de conscience qui a pris la forme de discussions, de conversations, voire de disputes. Dans le film, j'essaye de de faire une espèce de sismographie de ces conversations. Cette révolution n’a pas les mêmes conséquences chez des gens de 20 ans et chez des gens de 50 ans qui doivent se confronter à leur passé, aux choix aveugles, coupables, etc. Je voulais filmer cette tension, ce qui se passe quand il y a une prise de conscience qui n’est pas forcément automatiquement synonyme d’émancipation. Car quand on dit "maintenant, ça, ce n'est plus possible" parce que c'était du patriarcat, de la domination masculine, des violences, parfois des violences criminelles, il y a la question "maintenant, vous savez ce qui s'est passé, qu'est-ce que vous faites ?"
Le film a un arrière-plan très politique avec des conflits sociaux dans les rues et une capitale française remplie de forces de l’ordre, et même de la politique fiction avec l’activation de l’article 16 donnant des pouvoirs exceptionnels au Président de la République en cas de crise grave.
Filmer la France au présent aujourd'hui, c'est filmer des tensions politiques très aiguës. Il y a une espèce de chaos politique très angoissant avec des forces de droite et d'extrême droite plutôt en position de force, voire si l’on est paranoïaque des cauchemars d’État policier et militaire. Dans le cinéma italien des "années de plomb, que ce soit des films d'auteurs, des comédies ou des polars ultra violents, il y avait toujours un soubassement politique qui parlait indirectement ou directement de la situation. Quand on en France aujourd'hui, on a l'impression que tout peut exploser.
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