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TORONTO 2026 Discovery

Hanaël El Yousfi • Réalisatrice de Les Filles d'Abraham

"Ce n’est pas la croyance qui abîme, mais la tradition déguisée en croyance"

par 

- La cinéaste française explique pourquoi elle a souhaité s’emparer du sujet de la division de deux communautés qui en réalité se ressemblent beaucoup

Hanaël El Yousfi • Réalisatrice de Les Filles d'Abraham
(© Olga Sobetska)

Rencontre avec la cinéaste française Hanaël El Yousfi, dont le premier film Les Filles d'Abraham a été projeté dans la section Discovery du 51e Festival de Toronto, après avoir gagné un prix du public et une mention spéciale pour ses actrices au Festival du Film Francophone d'Angoulême.

Cineuropa : D’où est venu l’idée d’aborder un sujet aussi délicat que celui des relations entre communautés arabes et juives en France ?
Hanaël El Yousfi : Le projet n’était déjà pas simple, mais le 7 octobre a rendu le contexte brûlant. À un moment, j'ai cru que le film n'allait pas se faire parce les acteurs ne voulaient plus travailler ensemble. Il a fallu attendre que cela s’apaise un peu et que l’on soit moins dans le registre de l'émotion. Ce film me tient à coeur parce que je suis liée à ces deux communautés depuis toujours. Je voulais les mettre dans le même cadre car dans la vie, j'étais souvent avec l'une ou avec l'autre, mais jamais avec les deux. Et des deux côtés, il y avait cette culture de l’autre comme ennemi, du mépris de l'autre. D'où l'idée de montrer leurs similitudes en passant d'une famille à une autre, en regardant et mettant les jeunes filles au centre parce que je m'identifie à elles.

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Au-delà de votre expérience personnelle, avez-vous enquêté pour nourrir le scénario ?
Il y a malheureusement une part d'autobiographie dans le film, mais j'ai rencontré beaucoup d’autres filles pour confronter mon histoire avec les leurs. C'était presque une thérapie pour moi. Ensuite, j'ai voulu parler à des hommes parce que je ne voulais pas en faire des monstres, mais comprendre leurs motivations. Et au terme de tout cela, je me suis dit qu’on était tous victimes du patriarcat et non de la religion. Dans mon film, ce n’est pas la croyance qui abîme, mais la tradition déguisée en croyance. C’est important de pulvériser les amalgames et de mettre la lumière sur un point commun des deux communautés : la famille donne à la fois l’amour et le poison. Et c’est ce à quoi les filles sont confrontées.

Le récit laisse soigneusement la politique hors champ et se concentre sur le sujet de l’enferment des jeunes femmes dans les carcans familiaux de l’honneur, de la réputation.
On ne peut pas être insensible à la politique, mais le débat est actuellement tellement polarisé avec malheureusement si peu de nuances que je me suis dit que c’était trop lourd pour être expédié en quelques phrases. J'avais envie de me concentrer sur les similitudes : le sens de la fête, les valeurs familiales, la force de vie, la nourriture, etc., et ce qui peut oppresser les femmes au nom de la tradition.

Quid de la tonalité du film, un drame qui frôle parfois la "comédie" ?
Le registre léger, le franc-parler, l'ironie de mes actrices, ce sont ceux de la jeunesse. Ce sont un peu les armes de jeunes filles du film. C’est également lié à la culture méditerranéenne qui n’est pas dans la retenue, mais dans la passion, l'excès, l’humour. Je voulais aussi que les personnages évoluent : au début, elles n'ont pas conscience de certains types de violences, donc il y a une légèreté, mais au fur et à mesure, elles deviennent plus matures et responsables de leurs destins, donc on bascule dans un registre dramatique. J’ai recherché le maximum de de justesse, donc il était primordial d'avoir des montrer les personnages dans toute leur complexité car je ne pouvais pas dénoncer ce que je voulais dénoncer de manière brutale.

Quelles étaient vos intentions principales en termes de mise en scène ?
Mes références, ce sont Abdellatif Kechiche, John Cassavetes, Maïwenn, Hafsia Herzi, des cinéastes qui laissent le temps et qui filment la vie sans fard dans une recherche de vérité et d'authenticité. Mais comme je n’ai pas fait d'école de cinéma, j’ai une approche assez hybride. Par exemple, pour la scène du cortège, j’ai puisé mon inspiration, dans des clips comme Territory de The Blaze ou Leïla de Acid Arab. Quant à la scène d’ouverture, elle m’a été inspirée par le tableau d'Eugène Delacroix, Femmes d'Alger dans leur appartement, en revisitant cet orientalisme car mes personnages sont des femmes qui décident, en mouvement, sensuelles mais également dignes.

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