Ana Vaz • Réalisatrice de Hanabi
“C’est un film pour être vu, mais aussi pour être écouté”
par Vittoria Scarpa
- La réalisatrice brésilienne part de Fukushima pour sonder une catastrophe planétaire et invisible, dans un documentaire sensoriel où le son, le temps et les images se répondent

Tourné sur dix ans, Hanabi d’Ana Vaz part de Fukushima pour réfléchir à un état de catastrophe devenu planétaire. Après avoir reçu une mention spéciale dans la section Cineasti del presente du Festival de Locarno, nous avons rencontré la réalisatrice brésilienne, basée à Paris, à l'occasion de sa participation au 6e Festival di Villa Medici (Rome, 16-20 septembre). Le film adapte le livre Journal d’une cervelle radioactive de Yoko Hayasuke.
Cineuropa: Hanabi, comme vous le dites, n’est pas un film sur le Japon, mais un film qui part du Japon pour mener une réflexion plus large. Qu’est-ce qui vous a poussée à prendre ce pays-là comme point départ ?
Ana Vaz : Nous partons de Fukushima pour nous ouvrir à un état de catastrophe permanente qui, malheureusement, est aujourd’hui planétaire. La pollution radioactive ne connaît pas de frontières, pas plus que la pollution de l’eau, de la terre, de l’air ou de nos corps. Le Japon est un pays clé pour réfléchir à ce qu’a été le XXe siècle : il a été victime de la plus grande arme de destruction massive développée à l’aube du siècle, puis a développé une seconde utopie, à mes yeux, absolument folle : l’utilisation dite pacifique de l’énergie nucléaire pour produire de l’électricité. Le film s’ouvre aux éléments, aux eaux, aux territoires, aux animaux, à tous les êtres qui peuplent notre existence, alors même que l’être humain continue d’être au centre du récit. Il y avait aussi le désir de traiter cet espace non pas comme un territoire national, mais comme un territoire du vivant, où les forces historiques et spectrales, ainsi que les forces de contamination invisible, sont partout.
Le travail sur le son est particulièrement important pour rendre perceptible quelque chose d’invisible et d’inodore.
Pour moi, c’était très curieux de penser que nous allions produire un film sur quelque chose qui ne laisse pas de traces. Toute la tradition de l’image, fondée sur une notion de vérité – “je vais, je vois le désastre” – est impossible ici, parce qu’il n’y a rien à voir. On pourrait fermer les yeux et simplement écouter le film du début à la fin. À aucun moment, nous n’écoutons les radiations, car c’est impossible, mais nous écoutons toutes ces fréquences d’électricité présentes dans les villes que nous habitons. En parallèle de ces sons bruts, nous avons une musique qui accompagne tout le film, qui est inspiré de la musique shinto, fondée notamment sur le principe de dissonance des notes. Si l’on tient une note très longtemps, elle commence à créer de la dissonance. Cette notion a été une clé pour le montage du film et pour réfléchir à la question au cœur du film : la destruction. La dissonance comme une forme de résistance.
C’est le premier film que vous ne montez pas seule. Qu’avez-vous découvert en prenant cette distance avec vos propres images ?
C’était l’une des expériences les plus bouleversantes que j’ai eues en tant que réalisatrice. J’ai toujours tourné et monté moi-même, parce qu’il y avait quelque chose de l’ordre de l’instinct. Mais avec Hanabi, j’étais face à un monstre beaucoup trop corpulent pour pouvoir avoir une perspective sur la chose, parce que j’étais trop dedans. Chaghig Arzoumanian, qui est une grande monteuse et réalisatrice libanaise, a passé quelques jours avec moi à m’écouter. À un moment donné, elle m’a dit : “Tu peux partir. Tu reviens dans dix jours”. C’était vertigineux, mais aussi une très belle expérience de savoir lâcher. Je suis revenue dix jours plus tard et elle avait trouvé, à partir de tout ce qui existait – le journal de Yoko, les histoires que je lui avais racontées, les sons enregistrés – la forme que je rêvais pour le film. Elle m’a dit : “Tu ne fais pas confiance à tes images ? Tout est là-dedans”. Je pense que la force d’une vraie monteuse, c’est de savoir écouter le matériel.
Une séquence de coucher de soleil dure sept minutes. À une époque où les images défilent si vite, est-ce une invitation à se réapproprier le temps pour regarder ce qui nous entoure ?
Il me semblait essentiel que le film porte un manifeste politique sur la notion du temps. Aujourd’hui tout est fait pour être consommé rapidement, sans vraie digestion. Cet aspect presque vertigineux, qui te fait perdre tous tes repères, contribue à la prolifération du capitalisme. L’essence même du capitalisme, c’est d’être désorienté par rapport à ce qui est le plus essentiel de la vie sur Terre. Hanabi est un film qui, dès son départ, ne veut pas être un objet consommable. Il ne se dit jamais : “Maintenant, je vais te faire plaisir”. C’est une scène qui nous invite physiquement à éprouver le temps et à entrer dans une participation avec le film, parce que c’est un film qui te demande de t’impliquer.
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