Christophe Leparc • Directeur, Cinemed
"Il en va de notre indépendance et de notre liberté culturelles"
par Fabien Lemercier
- Le directeur du Festival Cinéma Méditerranéen de Montpellier dénonce les menaces pesant sur la création et décrypte les tendances de la 48e édition

Pilote depuis 12 ans du Cinemed - Festival Cinéma Méditerranéen de Montpellier, Christophe Leparc (par ailleurs secrétaire général de la Quinzaine des Cinéastes depuis 2008) évoque la 48e édition (lire l’article du 15 octobre) qui se déroulera du 16 au 24 octobre.
Cineuropa : Quel est l’impact d’une conjoncture internationale et nationale tumultueuse sur la création cinématographique dans les pays du bassin méditerranéen ?
Christophe Leparc : Nous avons reçu autant de films que les années précédentes et d’une grande qualité. C'est paradoxal car la création opère parfois sous la contrainte et ce n’est pas un hasard si nous dédions cette année un focus au jeune cinéma indépendant égyptien qui a beaucoup de mal à exister à cause de la censure notamment, mais qui est néanmoins très présent dans les festivals internationaux ces dernières années. Nous avons reçu plus de 1000 courts métrages de tout le bassin méditerranéen et cette profusion d'oeuvres démontre que les jeunes cinéastes sont très productifs, trouvent des moyens pour faire leurs films et nous les faire parvenir. Mais ce qu'ils traduisent dans leurs films, c'est un état du monde assez dramatique, en particulier les films qui viennent de Palestine. La situation générale s'aggrave peut-être, mais cela n'empêche pas les talents de continuer à créer.
Quant à la conjoncture française, elle est conditionnée par les prochaines élections et les craintes d’un changement radical de la gouvernance politique. Les cinéastes, mais aussi les festivals comme le nôtre doivent dénoncer les mensonges proférés par une certaine frange de la politique, notamment provenant de l'extrême-droite. Il y a par exemple une petite musique sournoise qui contamine les esprits et qui répète que l'argent du CNC, ce sont nos impôts, qu’il est mal réparti, que cela ne sert à rien, donc qu’il faudrait supprimer le CNC. Mais c'est faux : l'argent du CNC provient d’une taxe sur les tickets de cinéma qui est ensuite redistribuée d'une manière très vertueuse afin que le cinéma indépendant français, et même au-delà avec l'Aide aux Cinéma du Monde, puisse survivre face aux mastodontes audiovisuels américains. Il en va de notre indépendance et de notre liberté culturelles. C’est une bataille à mener et on en voit aussi déjà un exemple avec la décision récente d’un maire d’extrême-droite de la ville d’Elne, dans les Pyrénées-Orientales, de débaptiser la salle de cinéma René Vautier au prétexte que ce cinéaste était anticolonialiste. Et ce maire veut maintenant se mêler de la programmation du cinéma. C’est extrêmement dangereux de laisser passer cela car la liberté de programmation est une valeur essentielle.
Quid des tendances géographiques de votre compétition de longs métrages de fiction avec cette année deux films kosovars, un roumain, un italien, un français, un géorgien, deux libanais et un palestino-syrien ?
Nous sélectionnons au coup de cœur avec une compétition assez resserrée de neuf films, donc nous nous ne nous attachons pas forcément à une représentativité de l’ensemble de la Méditerranée. L'Espagne nous avait proposé beaucoup de films très intéressants l'an dernier et c’était un peu moins le cas cette année. Le Maghreb est aussi moins présent avec notamment moins de propositions venues de Tunisie où sévit un serrage de vis assez impressionnant. Quant à Israël, quand on voit que les deux cinéastes d’un film (NAZA) dénonçant ce qui se passe à Gaza sont menacés d’être déchus de leur nationalité, ce n'est quand même pas bon signe et nous avons d’ailleurs vu très peu de films israéliens ces trois dernières années, donc la tendance à la censure se confirme. Cependant, plus globalement, il ne faut pas oublier les longs métrages de notre section Panorama, des films ayant potentiellement déjà été présentés dans des compétitions en France ou qui sont un peu plus anciens. Comme ils sont aussi éligibles à notre prix du public, les distributeurs français sont de plus en plus intéressés à nous présenter des films pour cette section qui est devenue, au fil des ans, beaucoup plus qualitative.
Comment améliorer la distribution en salles des films en vitrine dans votre festival ?
L’Antigone d'or du meilleur film est accompagné de 10 000 euros pour la sortie du film, donc c'est une incitation très forte pour les distributeurs. Mais nous avons également créé un nouveau prix l'année dernière, celui des exploitants du Sud, qui les incite à se positionner sur un film ayant déjà un distributeur français ou sur le point d’en avoir un, en s'engageant à programmer le film pour une durée minimum de trois semaines dans leur salle. Ce genre d'initiative facilite le travail des distributeurs et leur permet de s'engager plus facilement. Tout cela aide à convaincre les vendeurs internationaux qu'une exposition au Cinemed offre une visibilité aux films et une résonance journalistique, critique et publique, propices à l’intérêt des distributeurs.
Quelles sont vos ambitions pour votre volet professionnel des Cinemed Meetings qui œuvre en amont de la production ?
C'est un cercle vertueux : de plus en plus de professionnels nous proposent des projets et de plus en plus d’autres professionnels viennent découvrir ces projets. Avec la Bourse d’aide au développement, les rencontres Aflamuna (qui ont renforcé le côté international) et le dispositif Du Court au long, nous sommes arrivés à un bon équilibre en restant au stade du développement des projets. L'an dernier, nous avons présenté 57 projets, il y a eu 214 participants et 464 rendez-vous individuels ont été organisés. C'est cette caractéristique qui intéresse les professionnels : ils viennent au Cinemed pour rencontrer des jeunes auteurs et autrices qui portent un projet. Si le contact passe au cours du rendez-vous, cela ne se concrétisera peut-être pas sur ce projet là, mais ils auront fait la connaissance d'un jeune artiste intéressant pour l’avenir. Nous tenons à préserver ce côté familial, intimiste, cette dimension humaine qui favorise une relation un peu plus profonde qu'un simple pitch devant des professionnels.
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