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TORONTO 2019 Contemporary World Cinema

Critique : Notre-Dame du Nil

par 

- Atiq Rahimi explore les liens entre sacré et violence et plonge en 1973 aux racines du génocide rwandais dans un univers de jeunes filles de l’élite en apparence innocentes

Critique : Notre-Dame du Nil

Elles sont censées "devenir de bonnes citoyennes et de bonnes chrétiennes", mais elles seront happées dans le tourbillon d’une histoire de terre et de sang au cœur de l’Afrique. Avec Notre-Dame du Nil, dévoilé en première mondiale en ouverture de la section Contemporary World Cinema du 44e Festival de Toronto, le cinéaste franco-afghan Atiq Rahimi a choisi un angle original pour aborder le sujet du génocide rwandais de 1994, déjà traité à de nombreuses reprises au grand écran (Hôtel Rwanda [+lire aussi :
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, Shooting Dogs [+lire aussi :
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, Munyurangabo, etc.). En adaptant (avec Ramata Sy) le roman éponyme de Scholastique Mukasonga, le réalisateur de Terre et Cendres et de Singué Sabour - Pierre de patience [+lire aussi :
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a décidé de remonter en 1973, aux sources de la violence interethnique qui fera plus de 800 000 morts dans le "pays des mille collines" 21 ans plus tard. Un déferlement de barbarie que le film relie aussi au passé colonial d’un territoire dont la jungle sublime et paisible est aussi une zone de volcans, à l’image des jeunes filles protagonistes du récit dont l’innocence sera sacrifiée sur l’autel de la haine.

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Niché dans la nature, l’institut catholique Notre-Dame du Nil, dirigée par une religieuse européenne, est un lycée d’État où sont éduqués les enfants de l’élite rwandaise. Filles de ministres ou de chef d’état major, adolescentes déjà courtisées par des ambassadeurs, les jeunes internes (qui partagent un dortoir) sont tenues de parler en français et non en kinyarwanda, on leur enseigne l’Histoire du Vieux Continent et les bonnes manières, et leur quotidien est rythmé par des messes et par des processions non loin de là, près d’une cascade, jusqu’à la statue de Notre-Dame du Nil, une Vierge Marie sculptée en femme africaine. Vit également dans les environs, "le Blanc", Fontenaille (Pascal Greggory) qui dirige une plantation et s’intéresse de très près aux légendes locales, en particulier à celle de l’ancien royaume tutsi. Une question ethnique qui interfère également dans l’organisation du lycée (un quota de places de 10% est dévolu aux Tutsis) et qui s’immisce de plus en plus dans la vie des pensionnaires, en particulier Virginia (Amanda Santa Mugabekazi), Modesta (Belinda Rubango Simbi), Veronica (Clariella Bizimana) et Gloriosa (Albina Sydney Kirenga). Cette dernière commence à manœuvrer et à mentir pour mettre en avant les Hutus ("le peuple majoritaire"), ouvrant la porte à "un diable" ("frappe-moi, tu n’est as digne du sang hutu, cafarde") et à une propagande résonnant dans les plus hautes sphères du pays, réveillant les armes… L’orage gronde…

Construit en quatre parties ("Innocence", "Sacré", "Sacrilège", "Sacrifice") précédées par un très beau prologue, Notre-Dame du Nil tire un très bon parti de ses splendides décors naturels et du travail de Thierry Arbogast à la direction de la photographie pour tisser un intrigue se développant sur deux niveaux. Le premier offre de très beaux portraits de jeunes filles (qu’il est néanmoins un peu difficile pendant un certain temps de distinguer les unes des autres à cause de leurs uniformes identiques) avec les préoccupations de leur âge et qui vont peu à peu glisser vers des zones plus sombres. La seconde strate est une chambre d’écho historique éclairant l’arrière-plan colonialiste des soubresauts contemporains et puisant symboliquement dans le substrat des guerres de religions et des esprits de la nature. Atiq Rahimi (qui, pour la première fois, n’adaptait pas un de ses propres romans) varie également le traitement stylistique, restant réaliste sans verser dans le naturalisme tout en injectant des bribes oniriques, parfois quasi lyriques. L’ensemble forme un tout à la fois classique et original, et malheureusement instructif  sur la façon dont un monde angélique peut basculer progressivement, sous influence, vers le cauchemar.

Produit par les sociétés françaises Chapter 2 et Les Films du Tambour, coproduit par France 2 Cinéma et Belga Productions, Notre-Dame du Nil est vendu à l’international par Indie Sales.

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