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RENCONTRES L’ARP 2021

Le nœud gordien du financement et de la chronologie des médias en France

par 

- Doutes sur Canal+ sur fond d’entrée des plateformes dans le financement de la production et de renégociation de la chronologie : un débat chaud aux Rencontres Cinématographiques de l'ARP

Le nœud gordien du financement et de la chronologie des médias en France
Un moment du débat (© L'ARP)

Les deux chaises vides réservées sur scène à Canal+ et à Netflix qui avaient refusé l’invitation à venir débattre vendredi dernier aux Rencontres Cinématographiques de l'ARP avec les représentants de l’industrie française du 7e art et quelques figures des pouvoirs public sur le thème "Cinéma et diffuseurs : quelle nouvelle donne ?", en disent beaucoup sur une conjoncture névralgique à dimensions entremêlées. D’une part, les plateformes SVOD ont désormais (depuis le 1er juillet 2021 avec la transposition de la directive européenne) des obligations de financement de la production française, d’autre part sont renégociés les accords liant le cinéma français à son principal financier Canal+, le tout s’imbriquant dans la discussion sur la chronologie des médias (qui s’éternise, mais la ministre de la Culture a rappelé la deadline de l’arrêté d’extension au 10 février 2022). Des échanges très techniques qui ne satisferont sans doute pas ceux qui rêvent de dynamiter la chronologie (l’organisation du tempo des fenêtres de diffusion des œuvres à partir de la sortie salles), mais qui restent cruciaux pour la protection (via le financement et le respect de critères notamment d’indépendance) de la diversité de la création dans un climat général tendu par l’impact de la pandémie et le déficit actuel des entrées en salles par rapport à leur niveau d’avant crise sanitaire. Morceaux choisis.

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Comme à son habitude, Alain Sussfeld (administrateur de UGC et membre de l’Association des Producteurs Indépendants) a mis toutes les données brutes sur la table : "Aujourd’hui, l’ensemble des télévisions gratuites contribue à hauteur de 120 M€ par an en préachats de films français et européens, Canal+ a une obligation annuelle de 174 M€ (dont d’ailleurs elle ne satisfait que 144 M€ selon nous), Ciné+ est à 20 M€ et OCS environ à 40 M€. Il y a d’abord des perspectives de disparition à terme d’OCS et à court terme une baisse de 40 à 20 M€. Ensuite il y a une menace sur les 20 M€ de Ciné+ car Canal considère que la concurrence est très forte sur ce créneau. Quand à Canal+ elle-même, sans signature d’accord, ses obligations seraient entre 110 et 140 M€. Donc au total, il y a une perspective de perte de financement de 40 M€ et de 40 autres sans accord avec Canal, soit potentiellement 80 M€ de moins.

Dans la négociation depuis an avec Canal, nous cherchons à sécuriser le financement, quel que soit leur mode de diffusion des oeuvres, sur la base de 170 M€ pendant trois ans pour Canal+ et 20 M€ par an pour Ciné+, ce qui donnerait 190 M€ par an. S’y ajoutent (pour solder ce qui manquait dans leur contribution ces dernières années) 60 M€ qui seraient étalés en 20 M€ par an sur trois ans. Au total, l’accord envisage donc 210 M€ par an pendant trois ans.

Si cet accord n’est pas signé, nous retrouverons notre liberté de contentieux, donc ce serait davantage d’argent, mais plus tard. Or il est nécessaire de sécuriser le financement maintenant, dans un environnement mouvant. Si l’accord est signé, on donnerait à Canal+ une fenêtre de diffusion s’ouvrant six mois après la salle alors que les plateformes seraient à 15 mois : cela offrirait neuf mois d’exclusivité à Canal+. Aujourd’hui, nous sommes à 90–95 % d’un accord, mais tant qu’un accord n’est pas signé, il n’existe pas. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi nous n’arrivons à finaliser cet accord avec Canal+ sauf si leurs promesses ne sont rien d’autres que des promesses... Certes, le décret Smad nous sécurise financièrement s’il n’y a pas d’accord, mais le décret d’extension de la chronologie des médias tombe en février prochain, donc il faut se mettre d’accord avant le 15 décembre. Mais soit on participe à la négociation pour aboutir, soit si on ne veut pas négocier, la chronologie qui sortira pénalisera ceux qui ne sont pas venus.

Du côté de Netflix, le financement devrait être de 30 à 40 M€ avec de la diversité. Pour Disney, c’est compliqué de savoir quelles obligations cinéma leur fixer car leur axe éditorial est clairement du cinéma, mais techniquement c’est de l’audiovisuel. Et ils ont une logique de production maison, même si Star semble engagé dans les contenus locaux, donc c’est délicat. Enfin, du côté d’Amazon, il y a des promesses, mais pas de montants pour l’instant.

Finalement, au total, on a des perspectives de perte de financement de 80 M€ et des perspectives de gains de 80 M€."

Marc Missonnier (Moana Films), le vice président de l’Union des Producteurs de Cinéma a aussi apporté son éclairage : "Depuis dix ans, le cinéma français a perdu 40 % de ses financements. Nous avons chiffré à 70 M€ par an ce que sera dans un premier temps la contribution des plateformes au cinéma français. Mais encore faut-il que les opérateurs historiques ne baissent pas leurs contributions.

S’il n’y a pas d’accord avec Canal+, la conséquence pour la chronologie des médias serait que Canal+ recule à 9 mois (après la sortie salles) et les plateformes pourraient avancer à 12 mois par exemple. Quels sont les risques de la situation actuelle ? Les trois années à venir seront une période de transition : les plateformes vont contribuer, mais pas de manière significative par rapport aux diffuseurs historiques. Donc le problème à court terme est d’assurer une transition sans trop de heurts. Notre objectif est aussi d’essayer que les plateformes contribuent sur un même film aux côtés d’autres partenaires afin que les cinéastes et les producteurs conservent leur liberté."

Édouard Mauriat (Mille et Une Productions), vice-président longs métrages du Syndicat des Producteurs Indépendants, a également apporté son écot à l’analyse : "On commence à entrevoir ce que pourrait être notre modèle de financement. Nous faisons entrer de grosses plateformes américaines mondialisées dans notre système. Si Canal+ souhaite garder sa place dans la chronologie des médias, il doit investir fortement ; si c’est le cas, Canal+ pourrait diffuser entre 6 et 15 mois après la sortie salles. Les plateformes n’ont pas souhaité prendre cette place, donc elles seront entre 15 à 22 mois après la sortie salles en fonction des accords signés ou pas avec les organisations représentatives du cinéma français."

Enfin, la député Aurore Bergé a souligné l’importance déterminante du cadre légal fixé par la France : "nous avons mis en place des verrous pour que les plateformes ne s’exonèrent pas des règles collectives protégeant la diversité. Il faut être lucide, il y a des risques de contentieux, mais ces verrous étaient nécessaires pour éviter la prédation."

Affaire à suivre donc. À très court terme, comme le pointait Mathieu Debusschère, le délégué général de L’ARP, dans son interview) à Cineuropa, "tout est entre les mains de Canal."

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