email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

LOCARNO 2022 Compétition

Critique : Gigi la legge

par 

- Un portrait délicat, par moments surréaliste, d’un vigile de campagne (l’oncle du réalisateur) qui marque le grand retour d’Alessandro Comodin

Critique : Gigi la legge

Après avoir gagné, avec L’estate di Giacomo [+lire aussi :
bande-annonce
fiche film
]
, le Léopard d’or de la section Cineasti del presente en 2011, Alessandro Comodin revient au Festival de Locarno, cette fois en compétition internationale, pour présenter son nouveau long-métrage, Gigi la legge [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Alessandro Comodin
fiche film
]
, une alliage extrêmement juste, et teinté de réalisme magique, entre le documentaire et la fiction dramatique.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Comodin, qui se pose toujours en observateur attentif de personnages "atypiques" situés dans les marges d’une société hypertechnologique et hyperperformante dominée par l'homme cisgenre, s'intéresse dans son nouveau film à son oncle, un garde champêtre qui vit dans une petite ville du nord de l’Italie (région dont le réalisateur est originaire). Dans un effort surhumain pour enquêter sur toute une société – celle, périphérique, de l'Italie septentrionale, dominée par un farniente qui n'a désormais plus grand chose d'agréable, Alessandro Comodin suit les péripéties de son oncle dans une sorte de huis clos qui se résume presque exclusivement à l’habitacle de sa voiture de fonction.

De Gigi (Pier Luigi Mecchia), on ne sait presque rien au-delà de son travail. Aucune information ne nous est donnée sur sa vie privée – quoiqu'il semble que ses collègues le considèrent comme un "latin lover" invétéré. C’est justement ce flou maintenu par Comodin, qui oblige le spectateur à construire son propre récit et enveloppe de mystère le personnage principal du film, qui rend celui-ci particulièrement intéressant. L’objectif du réalisateur n’est pas de nous proposer un portrait précis et sociologique de son oncle, mais de nous permettre de vivre le quotidien d’un homme qui semble sillonner ces lieux en se construisant ses propres chimères salvatrices.

Gigi habite un endroit qui n’est pas précisément défini, qu'on ne reconnaît que par le dialecte du Frioul ici dégainé avec orgueil (on entend dans les mots de personnages des échos de Pasolini) et par sa campagne, qui se transforme parfois en jungle, comme le jardin du personnage, seul lieu où il apparaît brièvement en civil. C'est un garde champêtre d’âge moyen qui, en bon mâle italien, semble n’avoir rien perdu de ses tendances séductrices et semble bloqué dans le passé. Entre réalité et (beaucoup d') imagination, Gigi instaure avec sa nouvelle collègue Paola, aidé par la radio de service, une relation à distance faite de sous-entendus et de petites plaisanteries discrètement érotiques qui finissent par sembler franchement parodiques : cette Paola existe-t-elle vraiment, ou est-elle un produit de l’esprit de Gigi ? Les rondes quotidiennes, sorte de rituel soporifique, semblent se succéder à l’infini jusqu’au suicide brutal d’une jeune fille qui se jette sous un train, qui va amener Gigi à enquêter dans les méandres de son monde intérieur, au-delà de la réalité elle-même et du masque social (parfois grotesque) qu'il s’est construit au fil des ans.

À travers une observation minutieuse et pleine d'empathie, Comodin parvient à transformer la réalité qui l'a entouré depuis tout petit, et que Gigi incarne à la perfection, en poésie tragique. Le suicide sous le train devient alors la métaphore d’un ennui qui s'est d'ores et déjà transformé en une (commode) immobilité. Si, comme la jeune fille retrouvée sur les voies, Gigi se conforte et se complaît dans un romantisme d'une autre époque, le train de la vie, et la nécessité d’ouvrir les yeux sur un monde bien plus sombre que celui qu’il veut voir, pourrait soudain dévaster sa vie. Dans ce sens, la scène finale, qui se passe sur le banc d’un hôpital psychiatrique où, pour la première fois, le garde nous révèle quelque chose sur son monde intérieur, est très forte et émouvante.

À travers son oncle, Comodin nous offre le portrait pudique et poétique d’une société tragiquement suffoquée par une masculinité hégémonique envahissante et limitante qui empêche la fragilité de s'exprimer dans toute sa beauté révolutionnaire.

Gigi la legge a été produit par la société italienne Okta Film avec Idéale Audience (France) et Michigan Films (Belgique). Les ventes internationales du film sont gérées par Shellac.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

(Traduit de l'italien)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Privacy Policy