Critique : Sad Jokes
par Savina Petkova
- Dans son deuxième long-métrage, Fabian Stumm décrit la position douce-amère de l'être humain dans un monde fait d'absurdité, d'amour et de souffrance

L’acteur allemand Fabian Stumm a fait sensation au Festival du film de Munich avec son deuxième long-métrage comme réalisateur, Sad Jokes [+lire aussi :
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interview : Fabian Stumm
fiche film], projeté en première mondiale dans la section Nouveau Cinéma allemand. Au terme de la manifestation, le film lui a valu un prix de mise en scène, confirmation retentissante de la réussite de son passage derrière la caméra et de ses qualités de créateur d’univers. Comme dans son premier long, Bones and Names [+lire aussi :
critique
fiche film] (Berlinale 2023), Stumm s'intéresse ici à un artiste en pleine remise en cause de son art qu'il interprète lui-même. Dans Sad Jokes, cet artiste est Joseph, un cinéaste occupé à préparer un deuxième projet de film qui s'annonce comme une comédie absurde, mais triste. Il élève également, en coparentalité avec sa meilleure amie Sonya (Haley Louise Jones), un bambin nommé Pino (Justus Meyer), mais quand Sonya est internée dans un établissement psychiatrique, Joseph, encore secoué par une rupture, doit apprendre à être simultanément père, artiste et être humain aux émotions à vif.
Stumm retrouve pour Sad Jokes le directeur de la photographie de Bones and Names, Michael Bennett, qui propose de saisissants tableaux de la volatilité émotionnelle en jeu d'où ressort une forte impression de paradoxe entre l’image, statique et calme, et les sentiments, qui évoluent constamment entre mélancolie et comédie. Le style visuel net, baigné de lumière naturelle, contribue à conférer aux images une certaine chaleur et joue indubitablement sur la propension du spectateur à lâcher prise et à se sentir à l’aise dans ce monde absurdement tendre où se mêlent état languissant et joie.
Sad Jokes n’achoppe jamais sur les pièges de la sur-explication ou de l’intellectualisation excessive de ses partis pris. Au contraire, Stumm se moque de son propre personnage en lui faisant expliciter maladroitement le ton de son film-dans-le-film. Avec une ironie bienveillante, le cinéaste fait preuve d’une conscience de son geste si claire qu’elle en devient attachante et insuffle aux scènes très tristes comme aux moments burlesques le même degré de complexité émotionnelle. Nombreuses sont les séquences marquantes où la maîtrise du registre dont Stumm fait preuve est plus qu’exemplaire, mais on peut en citer une en particulier, profondément bouleversante : un monologue de la professeure de peinture Elin (jouée par la comédienne de théâtre Ulrica Flach, pour la première fois sur le grand écran) où elle cite Jeanne d’Arc. Alors que la caméra zoome sur son visage (peut-être en référence au célèbre gros plan de Dreyer sur Renée Jeanne Falconetti), l’attraction gravitationnelle est énorme ; lorsqu’elle dézoome à la fin du monologue, le petit rire gêné de Flach a quelque chose de cathartique. C’est précisément dans ces décisions de mise en scène apparemment simples que réside l’immense puissance de Sad Jokes.
Trouver le ton juste pour une "comédie triste" peut faire l'effet d'une tâche impossible (c'est un équilibre délicat à atteindre, sans modèle établi), mais Stumm s’en montre parfaitement capable. Sa sensibilité d’acteur et de réalisateur transparaît dans chaque geste et dans chaque sourire gêné de Joseph. Non qu'il ait une présence dominante, du moins pas de manière conventionnelle : au contraire, Stumm est malléable, et le Joseph qu'il incarne plutôt timide dans la douceur qui se dégage de lui par tous les pores. C’est cette douceur qui produit d'emblée un effet chaleureux, et donne à Sad Jokes l'allure d'une étreinte affectueuse après des sanglots. C’est à la fois un film qui vous comprend et par lequel vous vous sentez compris.
Sad Jokes a été produit par la société allemande Postofilm. Les ventes internationales du film sont assurées par Salzgeber & Co Medien GmbH.
(Traduit de l'anglais)
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