Critique : Plainclothes
par David Katz
- Carmen Emmi propose un film dramatique chargé de tension sur un policier cachant son homosexualité auquel on confie une mission visant d'autres hommes gays

L’identité qui permet à un policier sous couverture de rester "caché à la vue de tous" devient dans Plainclothes, le premier long-métrage de Carmen Emmi, un film saisissant quoique pas sans défauts, une astucieuse métaphore de la situation d'homosexuel dans le placard. Le film, dont l’action se passe en 1997 dans l’état de New York, enquête sur les pratiques homophobes de la police à cette époque (dont certaines perdurent hélas encore) à travers le personnage d'un policier secrètement gay, joué par l’acteur britannique Tom Blyth, qui devient le symbole de l'hypocrisie ambiante, et en dépeignant l'ensemble comme une torture supplémentaire pour un jeune homme déjà incapable lui-même d’accepter sa véritable identité. Le film a fait sa première dans le cadre de la compétition fictions américaines de Sundance, bien qu'il ait été en grande partie financé par le Royaume-Uni (peut-être du fait de la participation de l’acteur susmentionné). Il a été présenté la semaine dernière à la toute première édition de SXSW Londres.
Emmi contrôle ici pleinement les interactions entre ses acteurs et la montée en puissance dramatique, mais il laisse la structure narrative du film lui filer entre les doigts, ce qui en fait malheureusement une réussite seulement partielle. Le film finit par prendre de l'ampleur et transcender l'accroche un peu avide du premier acte, mais l'ironie de la situation est trop parfaite : le personnage de Blyth, Lucas, est chargé d'une opération-coup monté qui se déploie à l'étage du bas d'un centre commercial de banlieue (qui rend impeccablement l'époque décrite) et consiste, pour lui, à attirer puis arrêter les hommes gays venus là pour faire des rencontres sexuelles. Dans un premier temps, il guide sa cible en direction des toilettes les plus proches, puis il l'engage, d’un seul regard lourd de sens ou d'un discret signe du bras, à se dénuder un peu dans le box, et là, le pauvre homme se retrouve menotté par les officiers en stand-by qui patrouillent dans le centre commercial. Blyth met superbement en évidence les fêlures internes causées par le fait que ces embuscades constituent une des seules occasions qu'il a de rencontrer des hommes qui lui plaisent, et par le risque d'être punis pénalement qu’il leur fait courir. Par ailleurs, il est en couple avec une femme, jouée par Amy Forsyth, à laquelle il révèle peu à peu sa véritable orientation sexuelle.
Quand Andrew (Russell Tovey), plus âgé, apparemment plus domestiqué, arrive à discrètement remettre à Lucas un numéro de téléphone sur un bout de papier froissé avant d'esquiver prudemment le piège tendu par la police, la dynamique du film change et il devient une chronique sur les débuts de leur relation naissante et sur les autres méthodes employées par les hommes gays de cette époque pré-applis de rencontres (où, qui plus est, la panique morale règnait encore chez les conservateurs face au SIDA) pour se retrouver et vivre, précautionneusement, leur vie.
L'auteur étant lui-même originaire de cette région des États-Unis (photographiée dans des teintes grises et dormantes, formidablement reconstituée telle qu'elle était à l'époque grâce à l'excellent travail de décor au niveau des parkings des petits centres commerciaux à ciel ouvert et des panneaux de bienvenue des églises), on perçoit nettement son investissement personnel tandis qu'il montre, avec tendresse, comment il fallait s'y prendre dans son coin jadis, quelques années avant qu’il ne devienne lui-même adulte, pour rencontrer d'autres hommes.
Quand fait surface un autre fil rouge narratif (impliquant la famille italo-américaine dysfonctionnelle de Lucas), comme le spectateur a déjà du mal à se concentrer sur les images, chaotiques, où interviennent trop de changements de résolution (évoquant à la fois les vacillements de la mémoire et les caméras cachées qu'utilise la police pour réunir des preuves), on a le sentiment que les filaments qui forment l'intrigue sont de plus en plus difficiles à manier. À l'évidence, la passion du réalisateur et son désir de dire des tas de choses se mettent l'emporter sur la précision de ses décisions artistiques. Il n’en reste pas moins que le film happe facilement le spectateur, et de fait, il a remporté jusqu'ici un joli succès auprès du public et des distributeurs. C'est un nouveau récit queer nécessaire qui revient sur des temps révolus, plus intolérants, où la fierté (pride) devait toujours le disputer à la honte.
Plainclothes est une coproduction entre le Royaume-Uni et les États-Unis qui a réuni les efforts de Lorton Entertainment, Page 1 Entertainment, Podwall Entertainment et Mini Productions. Les ventes internationales du film sont gérées par Magnify Films.
(Traduit de l'anglais)
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