LOCARNO 2025 Cinéastes du présent
Critique : Fantasy
- Dans son premier long-métrage, Kukla plonge au cœur des grands sujets liés à l'entrée dans l'âge adulte et traite de sexualité et d'amitié entre femmes dans un environnement patriarcal

Dès les premières images de Fantasy [+lire aussi :
interview : Kukla
fiche film], le premier long-métrage de la musicienne-réalisatrice slovène Kukla, qui a fait sa première dans la section Cinéastes du présent de Locarno, une première association d'idée se présente immanquablement : on songe aux films de la Française Céline Sciamma Tomboy [+lire aussi :
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fiche film]. Ce n'est peut-être pas une référence volontaire, mais plus un produit du simple fait que grandir prend plus de temps maintenant qu'avant et que ce n’est jamais facile, particulièrement pour les jeunes femmes vivant dans un monde structuré de manière à suivre certaines traditions patriarcales. La ressemblance entre la banlieue parisienne et les cités de la périphérie de Ljubljana n'échappe pas non plus au regard.
L’intrigue s'articule autour de trois "meilleures copines" de vingt ans, très garçons manqués, qui portent toutes, au début du film, un uniforme et parlent le même mélange de slovène avec d'autres langues slaves, mais on peut observer des différences entre elles. Sina (Mina Milovanović) aime le sport, particulièrement la boxe, et veut se lancer dans une carrière d’entraîneuse. Jasna (Mia Skrbinac) est la plus la plus ambitieuse de la bande : elle ne dit rien et veut que son trio d'amies reste uni, mais elle rêve aussi de faire quelque chose de sa vie, ailleurs. L'objectif principal de Mihrije (Sarah Al Saleh), a priori la plus jeune, est d'éviter qu'on la marie à un homme qu’elle ne connaît pas et qui sera choisi par ses parents. Les trois jeunes femmes ont des origines étrangères et doivent supporter à la fois les règles patriarcales qui s'appliquent dans leur environnement et le racisme discret, mais systémique, des fonctionnaires slovènes.
Leurs vies personnelles changent quand elles rencontrent une femme trans apparemment libérée, voire légèrement débridée, appelée Fantasy (Alina Juhart), à laquelle elles réagissent toutes de manière différente. Mihrije tombe très amoureuse d’elle, jusqu'à s'enfuir avec elle pour voyager en Macédoine du Nord, où Fantasy doit se présenter sous son nom d'homme masculin originel, Filip. Pendant leur absence, Sina s'éprend de son entraîneur marié, Boris (Denis Porčič), et se met à explorer sa féminité. Jasna, de son côté, décide de quitter sa mère passive-agressive et d'aller trouver du travail à l’étranger. Leur amitié pourra-t-elle résister à toutes ces tentations ?
L'écriture de Kukla peut sembler classique, et au second acte, comme on s'y attend un peu, le tempo du film ralentit, mais elle parvient à accomplir la mission première qu'elle s'est fixée : elle nous fait entrer efficacement dans l'esprit de ces jeunes femmes au bord de l’âge adulte, générant un sentiment d’empathie pour les problèmes qu'elles vivent, et elle le fait avec beaucoup de style.
Les mouvements très légers de la caméra de Lazar Bogdanović couplés au montage bien rythmé de Lukas Miheljak, à la musique électronique atmosphérique de Relja Čupić et au design sonore parfaitement calibré de Julij Zornik donnent au film une ambiance rêveuse tout à fait unique. Le style de mise en scène de Kukla, particulièrement quand elle introduit des séquences plus longues qui évoquent des clips musicaux d'un genre particulier (un mélange de trap avec vocoder à gogo et du "turbofolk" typique des Balkans), ne sera peut-être pas du goût de tout le monde, mais dans la mesure où la réalisatrice vient du monde de la musique, on pouvait s’attendre à ce qu'elle cherche et parvienne très bien à rendre la vibration de cet univers.
Le travail de Kukla avec les actrices/teurs, pour la plupart non professionnel(le)s, est un des points forts de Fantasy, car elles/ils sont totalement dans leurs personnages et rendent leurs émotions avec une conviction qui fait mouche. Ce n'est pas entièrement une surprise, car Kukla avait déjà "testé" ses comédiennes dans le court-métrage encensé Sisters (2020). Cependant, avec Fantasy, elle réalise une prouesse rare : elle arrive à développer un excellent court-métrage pour en faire un long-métrage encore plus impressionnant.
Fantasy est une coproduction entre la Slovénie et la Macédoine du Nord, pilotée par December en coproduction avec Krug Film, Gliser et RTV Slovenia. Les ventes internationales du film sont gérées par Totem.
(Traduit de l'anglais)
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