Critique : Providence and the Guitar
par David Katz
- Dans sa comédie musicale, João Nicolau réfléchit à la production artistique dans les époques difficiles, circulant à sa guise entre les périodes historiques et les styles cinématographiques

León (Pedro Inês) et Elvira (Clara Riedenstein) sont un couple d’artistes fougueux, dans le Portugal du XIXe siècle. N'ayant pas de toit au-dessus de leur tête, ils tournent dans les villages des environs en s’annonçant comme des troubadours et en interprétant des pièces à deux personnages dans n’importe rade ou sur n'importe quelle place de village qui voudra bien les accueillir, terminant toujours par une petite chanson folk/punk accompagnée à la guitare acoustique. Ils sont d'excellente compagnie, pendant les deux heures que dure Providence and the Guitar [+lire aussi :
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fiche film] de Joåo Nicolau, présenté comme film d’ouverture à l'IFFR (et dans la section Limelight), d'autant plus qu'ils ne tombent jamais dans la morosité, les chamailleries ou le cynisme qui s'emparent généralement de ce genre de personnages. Leur ennemi, c'est ce monde sans pitié (y compris celui, actuel, que nous montre un passage où l'on fait un grand saut en avant dans le temps), et leur lutte quotidienne pour continuer ce qu'ils font en devient de fait un émouvant manifeste en faveur de la créativité conçue comme étant déjà une fin en soi.
Nicolau a collaboré avec Miguel Gomes et João César Monteiro, deux figures majeures de la scène du cinéma d’auteur de son pays, mais son propre travail comme réalisateur n’a pas eu la visibilité internationale qu’il méritait. Providence and the Guitar est une preuve éclatante de la vivacité avec laquelle il passe d’un genre à l’autre, de ses bons goûts musicaux et de son entrain, bien que le film soit plus doux et moins provocateur que celui qu’il avait présenté à Locarno en compétition, Technoboss [+lire aussi :
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interview : João Nicolau
fiche film], ou que John From [+lire aussi :
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fiche film]. Son message de solidarité avec les artistes, quel que soit leur degré de célébrité ou la taille de leur public, convainc aisément le spectateur. Le travail de ces derniers est vu, à juste titre, comme un baume au cœur en ces temps difficiles – un propos qu'accentue le passage situé dans le temps présent, qui montre que la sempiternelle bataille de l'art contre les forces du marché est loin d'être finie.
L’intrigue du film, adapté d’une nouvelle peu connue de Robert Louis Stevenson, s'intéresse aux mésaventures divagantes et loufoques qui surviennent quand les efforts de León et Elvira pour travailler capotent ou leur attirent des problèmes en tous genres, que ce soit le fait de bureaucrates communaux peu sensibles à leur cause, de rivaux artistiques appartenant à leur famille élargie ou de mauvais sorts démoniaques jetés sur eux. Mystérieusement enfermés hors de leur hôtel après une représentation, ils sont heureusement accueillis par un autre artiste indigent (un peintre dépressif) qui vit justement dans le quartier, et là, le scénario atteint un nouveau niveau de richesse, au moment où Elvira et la femme du peintre se mettent à compatir l'une avec l'autre par rapport à leur situation, tout en se réchauffant les mains devant l'âtre. Les deux femmes concèdent que leurs chers et tendres ne sont pas particulièrement talentueux, mais elles apprécient l'intégrité avec laquelle ils poursuivent, comme deux Quichottes, leur rêve d’épanouissement artistique. León, dit Elvira, ne sait même pas chanter ou jouer la comédie, mais il a très bon goût – une qualité que partage Nicolau, qui a un vrai don pour la mise en forme esthétique, sans que son talent à lui ne soit en doute.
Un autre petit bonheur que procure le film vient de son côté "énigme", quand en une seule coupe ou transition rapide, on se retrouve soudain en 2025, car l'explication du lien entre les deux chronologies est constamment différée. Dans ce film où les personnages font entendre une parole politique de gauche non sujette à la censure (à travers les paroles de leurs chansons corrosives, leur intervention au parlement portugais ou les manifestations auxquelles ils participent), expression artistique et engagement social sont indissociables. À cet égard, un aspect touchant du film est que le XIXe siècle fantaisiste imaginé par Nicolau et le présent semblent avoir les mêmes vertus, et ne paraissent pas séparés par un gouffre temporel.
Providence and the Guitar a été produit par la société portugaise O Som e a Fúria. Les ventes internationales du film sont assurées par Shellac.
(Traduit de l'anglais)
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