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IFFR 2026 Compétition Big Screen

Critique : Tell Me What You Feel

par 

- Łukasz Ronduda présente une étude sur les relations humaines qui sonde, tendrement mais en profondeur, les traumatismes hérités du passé et identifie les connexions fragiles qui existent entre les âmes meurtries

Critique : Tell Me What You Feel
Jan Sałasiński et Izabella Dudziak dans Tell Me What You Feel

Le motif de la psychothérapie à travers l’art a été si abondamment exploité ces derniers temps qu'il est devenu un cliché, qu'il prenne la forme d'un ressort narratif dans une œuvre ou que l’œuvre elle-même soit censée avoir une fonction thérapeutique. Le troisième long-métrage de fiction de Łukasz Ronduda, Tell Me What You Feel [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Łukasz Ronduda
fiche film
]
, joue sur les deux tableaux, mais au lieu d’entretenir le cliché, il le remet en question. D’un côté, Ronduda s'interroge sur cette tendance en comprenant d'où elle vient, et semble se mettre sincèrement à la place des personnages et compatir avec leurs problèmes ; de l’autre, il n’adoucit pas pour autant son regard critique et suggère, sans ironie condescendante et sans faire la morale, que la psychanalyse poursuivie à tout prix et jusqu’au bout peut être aussi destructrice qu'ignorer sa propre nature. Pour la position qu'il adopte, on se rapporte facilement au film, qu'on fasse partie des convaincus du divan ou des sceptiques. Il est de fait parfaitement à son aise au sein de la section Big Screen Award de l'IFFR, plus démocratique. Trois des travaux précédents de Ronduda (explorant également le point de convergence entre l’art et la vie) ont été présentés au festival, ce qui fait de lui un régulier de Rotterdam.

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Dans le jardin de la maison de ses parents, à la campagne, Patryk (Jan Sałasiński) compose des photos mentales de la vie en mimant le cadre avec ses doigts. Sa mère se moque de lui en l'appelant "l'artiste" et le ramène à la réalité de la nécessité de survivre jour après jour – en ramassant de la ferraille à recycler pour quelques euros. À Varsovie, où il vit en collocation, balaie le popcorn resté à terre dans un cinéma après les séances et crée des dessins anonymes, après avoir été rejeté par l’Académie des arts et plusieurs galeries, Patryk tombe sur un projet artistique, au Musée d’art moderne, qui paie, littéralement, pour les larmes des indigents – alors que paradoxalement, lui qui peut à peine joindre les deux bouts n’arrive pas à pleurer. Cependant, c’est ainsi qu’il rencontre l'instigatrice du projet, Maria (Izabella Dudziak), une jeune femme séduisante et sûre d'elle qui l'attire en louant ses dessins et, percevant son manque de confiance en lui et sa sensibilité à fleur de peau, parvient à l'entraîner dans ses pratiques thérapeutiques fondées sur l’art. Malgré les apparences, ce n’est pas une pure manipulatrice : elle même ayant quitté une famille aisée sous la coupe d'un père schizophrène, son élan vers l’art est sa manière de digérer ce lourd legs familial, et aussi de partager le luxe de pratiques qui nourrissent l'âme avec les classes défavorisées. Un couple insolite se met à prendre forme qui assemble l'aura de femme fatale de Maria et la masculinité peu appuyée de Patryk. Fermement guidés par elle, ils plongent dans une relation fondée sur l’excavation mutuelle des plaies de leur passé, où l’autoanalyse et la mise à nu complète est la règle numéro un. Sauf que certains souvenirs traumatisants sont plus pesants que d’autres, et que les interpréter est une entreprise délicate qui fouille et bouscule les fondations d’une réciprocité encore plus fragile.

Enquêter sur la manière dont les Polonais d'aujourd'hui voient l’amour est, de l'aveu de Ronduda, son aspiration principale. C'est un amour intense et complètement désintéressé, mais qui finit par s'essouffler après avoir rempli sa fonction, qui était d'aboutir à une transformation des deux intéressés. Le romantisme de la génération Z réside plus dans l'introspection partagée que la croyance en une éternelle connexion – ou peut-être que les personnages sont tout simplement trop jeunes pour savoir que l’engagement profond dans une relation amoureuse ne survient qu’une ou deux fois dans la vie, et c’est pour ça qu’ils gaspillent ce qu'ils ont en toute frivolité, convaincus que demain amènera quelque chose de mieux. Pas si sûr...

Ronduda utilise la grammaire filmique avec délicatesse, mais de main sûre, maintenant une distance pudique même dans les scènes les plus intimes et infléchissant le rythme du montage selon l'humeur à invoquer. Le résultat est un drame romantique saturé d'émotions, mais joliment sculpté.

Tell Me What You Feel a été produit par la société polonaise Koskino.

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(Traduit de l'anglais)

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