Critique : La Belle Année
par Mariana Hristova
- Angelica Ruffier présente un documentaire autobiographique en forme d'essai rêveur sur le désir obsessionnel comme mécanisme de compensation, et sur le deuil quand on devient orphelin à l'âge adulte

Perdre ses parents, c’est perdre une part substantielle de la prise qu'on a sur sa vie, mais ce deuil incite aussi à revisiter des souvenirs qui peuvent nous rapprocher de nos origines, de la vérité de notre existence et, à terme, de la maturité. Pour Angelica Ruffier, auteure et sujet de La Belle Année [+lire aussi :
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interview : Angelica Ruffier
fiche film], documenter le contrecoup de la mort de son père (y compris l'entreprise de vider sa maison, qui implique inévitablement de fouiller le passé) est une manière de découvrir le fil conducteur, jusqu’alors invisible, reliant une obsession oubliée et un traumatisme refoulé, une révélation qui va faire la lumière sur la nature de ses désirs pendant l'adolescence.
“L’oubli est une stratégie de survie” est une phrase centrale dans le film. Elle va de pair avec la devise qu'il se donne, une formule de Simone de Beauvoir qui apparaît à l'écran au tout début : “Il me semblait que la terre n’aurait pas été habitable si je n’avais eu personne à admirer". Dans cette logique, La Belle Année, actuellement en lice pour le Tiger Award de l'IFFR, retrace une admiration qui enjolive son objet jusqu’au délire, au point que les teintes grises du réel en acquièrent des nuances plus vives.
C’est littéralement ainsi que se manifeste à l’écran le contraste entre la fastidieuse opération de débarras complet de la maison française du père, qu’Angelica et son frère Tom connaissaient à peine, et les images qui remontent du passé sous forme de souvenirs et dont le flot est déclenché par un journal intime datant de l'époque du lycée, retrouvé au milieu du bric-à-brac. Le cahier de la jeune Angelica fait état de son béguin secret pour son élégante et mystérieuse professeure d’histoire Miss B., dont l'image brouillée apparaît, dans des tons vifs, derrière des filtres vaporeux, en contraste avec l’esthétique plus brute, de type cinéma-vérité, des images du présent. Le père avait des accès incontrôlés de colère et de violence, si bien qu’un été, la mère a emmené les enfants en vacances en Suède, pour ne jamais revenir. Le fait d’ensevelir les douloureux souvenirs de leur triste vie de famille avait balayé les sentiments liés à l'obsession de la lycéenne pour sa prof, mais à présent, après avoir retrouvé son journal intime, Angelica veut vraiment tourner la page, et pour ce faire rencontrer Miss B.
La Belle Année, élaboré entre la Suède et la France et conçu comme un prolongement de la personnalité de Ruffier elle-même (le film revendique son statut d'autofiction), a l’épaisseur émotionnelle dense et intériorisée d’un amour scandinave introverti. Le film fait écho, par exemple, au Dreams [+lire aussi :
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interview : Dag Johan Haugerud
fiche film] de Dag Johan Haugerud, tout en se laissant aussi dériver vers le ton de rêverie poétique et les références culturelles qui habitent les films d’Éric Rohmer, typiques du cinéma français en général. Cependant, la forme inégale de La Belle Année (peut-être due à des doutes personnels) et la présence trop littérale de la réalisatrice-sujet diluent l’effet fictionnel supposément enchanteur du film, laissant trop longtemps le spectateur baigner dans une atmosphère de réalité documentaire immédiate et quotidienne. À un moment où les films d’auto-exploration (fictions ou documentaires) sont légion, La Belle Année a manifestement l'ambition de transcender le statut de long-métrage d’autothérapie, mais ce travail n’en fait pas assez pour être à la hauteur de ses aspirations et pour se démarquer. Il n'est finalement guère plus qu’un parcours filmique confessionnel autour d’un tournant dans une vie et ne se distingue pas de la pléthore d'œuvres similaires qui l'ont précédé.
La Belle Année a été produit par MDEMC (Suède) en coproduction avec Aldeles (Norvège). Les ventes internationales du film sont gérées par Odd Slice Films.
(Traduit de l'anglais)
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