Critique : Unerasable!
- Socrates Saint-Wulfstan Drakos livre un essai magnétique qui fait de l'exil, de la répression et de la violence bureaucratique une expérience cinématographique profondément troublante

Unerasable!, qui a fait sa première dans la compétition Tiger de l'IFFR, est un film-essai qui met explicitement en avant son caractère urgent, et entraîne progressivement le spectateur dans une odyssée extrêmement personnelle. L'œuvre, signée du pseudonyme Socrates Saint-Wulfstan Drakos, annonce d’emblée que les noms, les images et même les souvenirs ne sont pas des terrains neutres, mais des lieux de contrôle, d’effacement et de survie.
Cette prémisse est posée avec une clarté désarmante. Dans le sillage de la guerre du Vietnam et au fil des décennies qui ont suivi, le régime a resserré sa poigne sur les libertés civiles, justifiant la répression et la violence systémique par l'impératif de "survie de la nation". À partir de là, le film suit un cinéaste, artiste indépendant et militant pour la démocratie (dont l’identité n’est jamais révélée) qui, après avoir subi des tortures, se trouve contraint de fuir son pays en 2018. Commence alors un long exil qui le mène, via la Thaïlande, jusqu’en Suède. Les ennemis sont nombreux, les alliés rares mais fondamentaux (parmi eux figurent l'écrivaine et militante pour la démocratie Phạm Thị Đoan Trang ainsi que la dissidente Mother Mushroom), et les combats les plus acharnés tout aussi extérieurs qu'intérieurs.
Unerasable! exerce une attraction magnétique progressive, mais irrésistible. Une voix off (parfois brute et visiblement meurtrie, parfois lucide, pondérée et analytique) guide le spectateur à travers un monde extérieur qui paraît souvent "plus réel que le réel". La structure d'essai du film permet des digressions, des hésitations et des retours qui correspondent bien à l’instabilité d’une vie vécue sous une menace constante. Au lieu de proposer un récit linéaire sur la persécution et la fuite, le film compose un paysage émotionnel et politique où coexistent peur, colère, espoir et épuisement.
Drakos réunit dans le tissu d’Unerasable! des vidéos d’observation floutées, des fragments du quotidien et des archives d’origines diverses dont il fait un usage marquant. Les scènes de torture et de violence sont notamment racontées au moyen d’extraits de films anciens, parfois à peine reconnaissables (bobines abîmées, visages si flous qu'ils en deviennent impossibles à identifier, images chimiquement altérées ou teintées), comme si l’histoire elle-même se décomposait sous nos yeux. Non seulement cette stratégie protège l'identité des personnes concernées, mais elle transforme aussi la mémoire en un palimpseste cinématographique comme hanté.
Dans Unerasable!, la réalité se mue peu à peu en quelque chose qui tient du récit d’horreur, non par sensationnalisme, mais par accumulation. Bureaucratie, surveillance et déplacement deviennent les grands mécanismes de la terreur contemporaine. La forme du film, aliénante mais captivante, correspond pleinement au geste courageux, radical et audacieux qu'on attend d’un solide prétendant au prix de la compétition Tiger. Unerasable! est un travail percutant, implacable, et bien plus enclin à ouvrir des questions qu’à offrir du réconfort.
La séquence finale, entièrement tournée en Suède, est empreinte de mélancolie et d’isolement. Le cinéaste, désormais installé à la campagne, entouré de neige et d’obscurité dans un climat hostile, peine à nouer des liens avec les habitants et les camarades de son cours de suédois. La communication est faible, les journées s’étirent à l’infini, et il lui arrive de se sentir comme le dernier être humain sur terre. L’Occident, imaginé comme un espace de liberté, révèle ses propres formes de contrôle et de solitude.
Vers la fin, le film se replie vers l’intérieur et formule une réflexion poignante sur l’identité dépouillée de tout ce qui la constitue. Contraint de vivre sous un faux nom, le cinéaste s’interroge sur la possibilité de retrouver le moi qu’on lui a volé, peut-être à travers le cinéma, en imaginant un film futur sur les réfugiés comme moyen de leur rendre leurs noms, leurs histoires et leur dignité.
En somme, Unerasable! réunit ce qu'on peut attendre de mieux d'un film-essai : c’est un travail politiquement incisif, formellement audacieux, traversé, à l’occasion, de quelques éclairs d’humour sarcastique, et profondément humain. Une œuvre qui semble promise à un beau parcours dans les festivals et, espérons-le, à une ample distribution dans les salles d'art et d'essai. Un film qui exige d’être vu et retenu. Un acte de résistance à l’effacement.
Unerasable! a été produit par la société belge Cinemaximiliaan.
(Traduit de l'anglais)
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