Critique : The Education of Jane Cumming
par Fabien Lemercier
- BERLINALE 2026 : Sophie Heldman plonge au féminin à la source d’une affaire judiciaire emblématique de l’oppression du conformisme social à l’encontre des aspirations à la différence

"Nous n’avons rien fait de mal." C’est une histoire vraie implacable survenue au début du XIXe siècle et qui résonne encore avec une grande acuité de nos jours, qu’a ramenée à la surface Sophie Heldman avec l’excellent The Education of Jane Cumming, dévoilé au Panorama de la 76e Berlinale. À la fois récit sentimental délicat, décryptage des racines d’une affaire judiciaire édifiante et radiographie par l’intime d’une société en plein frottement entre la rigidité des règles compartimentant strictement les classe sociales et les espérances d’émancipation féminises de l’ère romantique, le second long métrage de la cinéaste allemande réussit, dans un minimalisme superbement contrôlé, à partager de nombreuses facettes d’un tableau qui rappelle avec justesse à quel point les femmes ont dû (et doivent toujours) lutter contre l’adversité et l’obscurantisme clouant la différence au pilori.
"Pourquoi deux femmes sont-elles ainsi associées en affaires ? – Nous sommes amies, nous combinons nos forces afin d’offrir une excellente éducation pour des jeunes ladies." Nous sommes en Écosse, en 1810. Anciennes gouvernantes bardées des meilleures recommandations, Jane Pirie (Flora Nicholson) et Marianne Woods (Clare Dunne) ont ouvert à Drumsheugh, dans la campagne proche d’Édimbourg, une école en internat pour jeunes filles de bonne famille. La pédagogie est moderne (on y apprend notamment les sciences et les bienfaits de la nature), mais elle ne néglige pas pour autant les usages d’un milieu très conventionnel ("le grec, c’est bien, mais il faut connaitre les pas de danse") car l’école doit survivre financièrement.
Et voilà que débarquent trois nouvelles élèves, accompagnée par leur grand-mère, la très aisée et influente Lady Cumming Gordon (Fiona Shaw). Parmi elles se distingue un cas très particulier : Jane Cumming (Mia Tharia), née d’une aventure en Inde coloniale du fils décédé de la famille. Ostracisée par ses camarades, l’adolescente de 15 ans en souffrance est prise sous l’aile protectrice des deux enseignantes, avec la bénédiction de Lady Cumming Gordon qui tient à lui assurer une bonne éducation sans pour autant lui donner le même statut que ses autres petites-filles. Mais ce rapprochement personnalisé aura de funestes conséquences, de malentendus en révélations…
Adapté par la réalisatrice et Flora Nicholson du livre Scotch Verdict : Miss Pirie and Miss Woods v. Dame Cumming Gordon de Lillian Faderman qui avait déjà inspiré la pièce de théâtre Children's Hour portée au grand écran en 1961 par William Wyler, The Education of Jane Cumming est un film abordant subtilement ce qui deviendra dans la dernière ligne droite de l’intrigue le premier procès en diffamation intenté par des femmes contre une accusation de lesbianisme. Un choix de développement du récit très progressif qui fait la part belle à de très bonnes comédiennes, à l’émergence pudique, douce et sensible des sentiments contenus, et à la description acérée d’une société impitoyable quand la question de la réputation est en jeu, un sujet qui reste totalement d’actualité. Un ensemble passionnant dont la réalisatrice s’empare avec beaucoup d’habilité de mise en scène en évitant le côté empesé des reconstitutions historiques, sans perdre en réalisme et en offrant un souple parfum de modernité à une affaire que la justice écossaise des hommes cacha au public pendant 100 ans.
The Education of Jane Cumming a été produit par la société allemande Heimatfilm GmbH + CO KG, et coproduit par la société suisse Dschoint Ventschr Filmproduktion et la société écossaise Sylph Productions. Global Constellation pilote les ventes internationales.
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