Critique : Trial of Hein
par Olivia Popp
- BERLINALE 2026 : Kai Stänicke raconte l'histoire d'un émigré qui rentre chez lui pour y renouer avec son passé, et se retrouve confronté à la faillibilité de la mémoire

Comment être certain que nos souvenirs reflètent la réalité (ou plutôt, pour être plus exact, la "réalité") ? Hein (Paul Boche) vient de rentrer dans son village natal, sur une île reculée de la mer du Nord, après quatorze ans d’absence. Il n’en révèle d’abord la raison à personne, et les soupçons se mettent à se multiplier au sein de cette communauté isolée qui a gardé de Hein une image mentale figée dans le passé. Le village en vient ainsi, de fil en aiguille, à soumettre Hein à un procès pour déterminer s’il est vraiment lui, forçant le jeune homme à exhumer de vieux souvenirs enfouis comme si les événements s’étaient produits hier et invoquant des réminiscences qui ont, depuis, été modelées par le temps, l’espace et la sentimentalité. Trial of Hein [+lire aussi :
interview : Kai Stänicke
fiche film] du réalisateur berlinois Kai Stänicke, qui interroge avec beaucoup d'inventivité (comme dans Rashomon) la faillibilité de la mémoire, participe à la Berlinale dans la section Perspectives.
Dans ce film qui, déjà, se passe entièrement sur une île tout en verdure à l’atmosphère mythique et fabuleuse, Stänicke dépouille jusqu’au concept même de village à travers un dispositif scénique très théâtral où les maisons ne sont plus que des murs et des façades (des décors signés Seth Turner), rendus dans une palette sourde dominée par les teintes terreuses. Cette dimension "coquille vide", qui n’entame jamais l'ancrage profond du film dans le réalisme, met plutôt en avant deux idées parallèles : d'abord, que ce qu’on voit de l’extérieur ne reflète pas forcément ce qui se cache derrière, ensuite, que notre héros ne revient que vers ce dont il se souvient, pas vers ce qui se trouve réellement là.
Ces deux axes sont au cœur des sentiments que Hein porte en lui, comme on le découvre au fil des deux heures que dure ce récit introspectif qui ne s'embourbe cependant jamais. De nombreux plans aériens filmés au moyen d'un drone montrent, de haut, le minuscule village comme s'il s'agissait d'un troupeau de moutons encerclé. Ces moments, accompagnés d'une musique orchestrale frémissante (signée Damian Scholl), font ressortir l'aspect chambre d’écho de ce petit univers confortable et la mentalité grégaire qui y est dominante.
Au fil d'importants flashbacks reparcourant différents souvenirs, étalés sur toute la durée du procès, Hein est incarné à différents âges par Frederick Lepthien et Emil Hauss. Peu à peu, on comprend que la raison de son retour est son attachement à Friedemann (joué par Philip Froissant à l'âge adulte), un homme aux cheveux roux, désormais marié, qui le fuit malgré la force de l'amour partagé qu'ils ont vécu adolescents, à l’époque où ils rêvaient de quitter l’île pour aller vivre ensemble. Alors que le village se souvient de Hein à travers des lunettes roses, lui garde une image très différente de son enfance comme un temps où on le forçait à danser et à vider des poissons alors qu'il ne savait pas faire, et où il ne pouvait jamais être totalement lui-même. À l’instar des témoignages, dans les tribunaux, des victimes d’événements traumatisants, les souvenirs surchargés de sentiments de Hein ne peuvent à l'évidence pas satisfaire à ce standard impossible qu'est la "vérité".
Trial of Hein, qui produit un impact émotionnel durable, se construit à partir de dualités universelles : aller et venir, rester et partir, perte et découverte, désespoir et espoir, appartenance et aliénation. Stänicke parvient à trouver l’équilibre entre un scénario très épuré et une tapisserie thématique très sophistiquée, écartant les rebondissements, détours et autres distractions pour permettre au spectateur de se rapporter intimement à ces polarités profondément humaines. Le refus du film de trop en faire devient sa plus grande force et libère sa capacité à aller fouiller en l’âme du spectateur et en la personne qu'il était jadis pour éveiller des émotions enfouies, les activer et les capturer en douceur comme une plante carnivore attraperait une mouche, ce qu'il fait avec amour, et brio.
Trial of Hein a été produit en Allemagne par Tamtam Film, Lupa Film et ZDF – Das Klein Fernsehspiel. Les ventes internationales du film ont été confiées à Heretic.
(Traduit de l'anglais)
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