Critique : Prosecution
par Olivia Popp
- BERLINALE 2026 : Faraz Shariat est de retour à Berlin avec un brûlot sur la soi-disant objectivité de l'État dans l'habit d'un thriller dont l'héroïne est probablement la plus badass du festival

Après avoir été la cible d’un incendie criminel allumé par des néonazis dans la ville fictive de Neuwerda, au sud de l’Allemagne, la procureure (au style assez "alternatif") Seyo Kim brûle de rage, mais loin de céder, elle réapparaît avec une coupe courte ébouriffée, un permis de port d’armes, une Dodge Challenger noir mat et une énorme soif de vengeance. Dans Prosecution [+lire aussi :
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fiche film], le deuxième long-métrage Faraz Shariat (déjà lauréat à Berlin d'un Teddy Award), qui a fait sa première mondiale à Berlin dans la section Panorama, l'héroïne, incarnée par l’étincelante Chen Emilie Yan (pour la première fois à l'écran), devient la justicière badass autoproclamée du peuple. Le résultat est un film de procès doublé d'un thriller qui vous mettra, à juste titre, en colère.
Seyo, dont la raison profonde pour devenir procureure est qu'elle voulait mettre l’autorité de l’État au service du bien, décide de porter son affaire d’incendie criminel devant la justice, mais cette fois comme partie civile. Représentée par Alexandra Tiedemann (incarnée par l'actrice lauréate d’un Ours d’argent Julia Jentsch), que le parquet tend à considérer comme une gêneuse, elle passe en mode enquêtrice à plein régime, même quand le haut de la hiérarchie, à savoir Forsch (Arnd Klawitter), le lui interdit. Elle commence à rassembler d’anciennes victimes d’attaques néonazies, à collecter des preuves numériques sur des forums d’extrême droite, et va jusqu’à s’introduire dans les archives du Parquet pour voir si des affaires ont été étouffées, avec l’aide hésitante de sa collègue germano-turque Ayten (Alev Irmak), qui compatit avec elle.
Seyo tisse un réseau, mais son entreprise se met à la consumer, ce qui préoccupe fortement sa compagne, Min-su (Kotbong Yang). Plus ses découvertes la plongent dans un état de choc, plus l’objectivité supposée du système se fissure. Dans les moments les plus introspectifs du film, Shariat insère des fragments d’une partition orchestrale mélancolique signée Gabríel Ólafs, juxtaposés au vrombissement menaçant de la nouvelle voiture de sport de Seyo (par l'ingé son Henning Hein), comme pour nous secouer et nous tirer de notre passivité. Un effet de réverbération sonore accompagne les paroles prononcées devant le juge, choix stylistique qui permet à ces scènes de capter entièrement l’attention du spectateur, que la mise en scène dépouillée laisse se concentrer sur les subtilités de la délibération juridique.
"Nous avons le système juridique le plus objectif du monde", déclare Quant (Sebastian Urzendowsky), un collègue plus senior de Seyo, mais pour elle, ce raisonnement ne suffit plus. Au contraire, l’objectivité est une imposture, et il nous incombe, tout autant que de s'y fier, d’utiliser le système contre lui-même pour combattre l’injustice. À cet égard, Prosecution est clairement un film de notre époque, à un moment où le monde se met à demander des comptes aux structures sociales et gouvernementales dans lesquelles on nous demande de placer notre confiance. L’attention constante de Shariat à placer au centre de ses films une personne queer racisée (en l'espèce une jeune Germano-Coréenne queer) est aussi un rappel du fait que n’importe lequel d’entre nous pourrait se retrouver dans une situation similaire. Nous en sommes là, dit-il, et c’est un fait, pas un sujet à débattre.
Claudia Schaefer (la scénariste d'Elbow [+lire aussi :
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Prosecution a été produit par la société berlinoise Jünglinge Film GmbH. Les ventes internationales du film sont gérées par New Europe Film Sales.
(Traduit de l'anglais)
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