Critique : No Ghosts on Good Street
par Mariana Hristova
- La Polonaise Emi Buchwald propose avec son premier long-métrage une méditation calme et tendre sur l'enfance au sein d'une grande famille

Avoir des frères et sœurs peut être à la fois merveilleux et infernal : tel semble être le leitmotiv du premier long-métrage d’Emi Buchwald, No Ghosts on Good Street, un gentil récit d’apprentissage qui a participé à la compétition SMART7 (lire l'article) et se retrouve à présent au programme du Festival Kino Pavasaris de Vilnius. D’un côté, il y a quelque chose d’apaisant et de rassurant à voir qu'aucun des quatre frères et sœurs du film, qui forment à l’écran une sorte de personnage collectif, n'abandonnerait jamais les autres, mais c’est précisément cette certitude qui produit un effet étouffant, comme si cela pouvait les empêcher d'accéder à une vraie maturité et à l’indépendance.
Benek (Bartłomiej Deklewa) et Franek (Tymoteusz Rożynek) ont tenté de vivre comme des meilleurs amis, mais ça peut être une entreprise risquée entre frères et en l’occurrence, elle a tourné à l’aliénation. Quand Franek n’est pas là, Benek se sent trahi et bien seul, dans leur vaste appartement. Il souffre de crises de panique et de cauchemars (comme dans le tableau Le Cauchemar de Johann Heinrich Füssli, qu’il regarde longuement au musée) alors que de son côté, Franek fait des allers-retours, dans sa consommation de drogues, qu'il ne cesse d'arrêter et de reprendre, comme dans sa relation avec sa petite amie. Naturellement, tout cela rejaillit sur la sœur jumelle de Franek, Nastka (Izabella Dudziak), constamment préoccupée par son “autre moitié”, ce qui la rend émotionnellement indisponible dans ses propres relations intimes.
Jana (Karolina Rzepa) semble être la seule à tenter de maintenir une distance émotionnelle saine avec ses frères et sa sœur, mais elle est néanmoins toujours là quand l'un d'eux a besoin de dormir sur son canapé ou qu'elle les conduise quelque part. Elle s'efforce de gérer l'impact de ces liens familiaux à travers une exposition qu’elle prépare.
Ce qui précède n’est qu’une esquisse simplifiée de l’armature du récit, qui n’en est de toute façon pas l’élément essentiel, le film s'intéressant surtout aux fluctuations des sentiments de chacun par rapport aux événements et aux dynamiques qui caractérisent cette fratrie, dynamiques qui évoluent en silence. Le récit est fragmenté, divisé en plusieurs chapitres de taille inégale pourvus de titres descriptifs, et conserve un ton naïvement poétique qui renvoie au journal intime d'un adolescent, en phase avec le moment (l’entrée dans l’âge adulte) que traversent les personnages. La caméra du chef opérateur Tomasz Gajewski, jamais envahissante, observe avec délicatesse, à travers des gros plans et des choix d'angles discrets, captant intuitivement l'état psychologique des personnages au lieu de le scruter activement.
À vrai dire, la qualité la plus attachante de No Ghosts on Good Street est précisément le fait que le film ne cherche pas à disséquer et analyser les relations qui se déploient devant nos yeux, mais se contente de suivre les personnages, leur laissant le temps de grandir à leur rythme et d’accéder à leurs propres vérités. Inutile de plonger dans leurs “biographies” : les parents ne sont évoqués qu’une seule fois, quand ils vont tous les quatre leur rendre visite et commentent les effets du vieillissement. Cette approche donne au spectateur l’impression que Buchwald et son coscénariste Karol Marczak ont développé le scénario de manière intuitive, sans trop de réflexion préalable, afin de rester au plus près de la matière éphémère dont est faite la vie. Ce faisant, consciemment ou non, ils touchent aussi à ce qui est peut-être l'essence du cinéma : sa capacité à capter l’ineffable à partir des fragments de vie qu’il recrée, tout en conservant un haut degré d’authenticité.
No Ghosts on Good Street a été produit par la société polonaise Studio Munka en coproduction avec Canal+ Polska, Fixafilm et Dreamsound.
(Traduit de l'anglais)
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