FILMS / CRITIQUES France / Belgique
Critique : Les Rayons et les Ombres
par Fabien Lemercier
- Xavier Giannoli signe une remarquable fresque historique romanesque et funeste, une œuvre passionnante sur la plongée dans les compromissions de la Collaboration

"Tout l'homme sur la terre a deux faces, le bien. Et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien". Cet extrait du recueil de poèmes de Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres [+lire aussi :
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fiche film] qui donne son titre à son nouveau film, lancé dans les salles françaises par Gaumont le 18 mars, résume parfaitement l’ambition de Xavier Giannoli. Le cinéaste s’attaque en effet à un sujet très épineux, qui résonne de manière inquiétante avec l’actualité contemporaine, en portant un "regard sans à priori ni complaisance" sur le glissement progressif vers les zones les plus sulfureuses de la collaboration avec l’occupant allemand d’un père patron de presse et de sa fille actrice pendant la Seconde Guerre mondiale.
Une trajectoire inspirée par des événements réellement advenus à Jean et à Corinne Luchaire (le premier ayant été fusillé en 1946, la seconde ayant été condamnée à dix ans d’indignité nationale) que le réalisateur (qui a co-signé le scénario avec Jacques Fieschi) explore avec une maîtrise cinématographique digne d’éloges car le pari de mettre en lumière des personnages aussi troubles, de respecter les vérités historiques et de faire de l’ensemble un film à grand spectacle, était très périlleux. C’est en effet sur une étroite ligne de crête que le film se déploie puisqu’il ne s’agissait ni de blanchir, ni de noircir davantage les protagonistes, mais de restituer toutes les nuances de deux destinées ayant basculé du côté obscur, de les mettre à nu en racontant comment ils en sont arrivés là.
"Regarde-les bien, ils vont tous être pendus", "À qui dois-tu rendre compte pour tout ça ? – À ma conscience." Avant d’en arriver aux heures les plus sombres de la collaboration (qui finira en naufrage de fugitifs en exil à Sigmaringen), le récit, retracé en 1948 par une Corinne Luchaire totalement démolie (la révélation Nastya Golubeva Carax), en décrit la genèse : la rencontre et l’amitié se nouant à la fin des années 20 dans les cercles pacifistes entre Jean Luchaire (un excellent Jean Dujardin dans un rôle très complexe) qui dirige le journal Notre Temps et le professeur Otto Abetz (un solide August Diehl) qui deviendra en 1940 l'ambassadeur du Reich à Paris. De fil en aiguille, par un mélange indiscernable d’arrivisme, de vénalité, de services rendus et de désir d’appartenir aux plus hautes sphères politico-économico-mondaines du pouvoir, Jean dérive, la guerre venue, vers la compromission avec l’ennemi, alors que la très jeune Corinne qui suit son père et le mouvement en cherchant à s‘étourdir sans se poser de questions, devient une comédienne en vogue après ses débuts dans Prison sans barreaux (1938). Mais c’est une véritable descente aux enfers qui s’annonce car vouloir s’enivrer et "se gaver au grand festin offert par les Allemands" leur coûtera très cher.
En ramenant au grand jour les fantômes de la collaboration, Xavier Giannoli réussit une fresque édifiante où se croisent journalistes, artistes et politiques, fanatiques, opportunistes, résistants, etc. Un tableau d’une richesse exceptionnelle (3h15 minutes passionnantes) que le cinéaste met en scène avec maestria, en injectant une dose de mélodrame (les deux protagonistes ont la tuberculose, en métaphore sanglante du mal spirituel qui les ronge) et en arpentant sans préjugés la nébuleuse de la corruption où "les mots des salauds arment les imbéciles" et où "la morale indigne" nourrit "les pensées le plus abjectes".
Les Rayons et les Ombres a été produit par Curiosa Films, Waiting For Cinema et Gaumont, et coproduit par France 3 Cinéma et Umedia. Gaumont pilote les ventes internationales du film.
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