THESSALONIQUE DOCUMENTAIRES 2026
Critique : Around Paradise
- Dans le documentaire troublant de Yulia Lokshina, un lieu considéré comme un havre de paix au cœur d'une nature sauvage, au Paraguay, devient un microcosme révélateur sur la culture de la conspiration et les fantasmes coloniaux

Around Paradise, de Yulia Lokshina, sonde le point d'intersection compliqué entre aspiration utopiste, culture du complot et vieux fantasmes coloniaux à la peau dure, à travers le tableau d'une enclave allemande isolée, au Paraguay. Le film, qui a fait sa première internationale en compétition au Festival international du documentaire de Thessalonique après un passage à la Berlinale dans la section Panorama, observe une communauté de colons européens qui tentent de bâtir un "paradis" autosuffisant, loin d'un monde moderne décadent, moralement et politiquement. Ce qui commence comme une étude anthropologique intrigante se mue progressivement en quelque chose de plus troublant : une méditation sur le pouvoir, la croyance et l'attrait que peuvent avoir les bulles idéologiques.
Le lieu auquel s'intéresse le documentaire de Lokshina est El Paraíso Verde, une communauté protégée par une enceinte gardée, située dans la région paraguayenne de Caazapá, qu'a fondée un couple allemand charismatique en promettant un nouveau départ aux Européens désillusionnés qui ont décidé de quitter le Vieux Continent. Leurs adeptes (un groupe bigarré composé de conspirationnistes, de fervents des pratiques tournées vers le bien-être, de radicaux politiques et de rêveurs idéalistes) arrivent dans l'espoir de construire ensemble une société harmonieuse hors de la portée des gouvernements, des vaccins, de l'immigration et autres menaces (selon leur perception des choses). En pratique, au lieu de réaliser l'utopie cohérente projetée, la colonie fait plutôt l'effet d'un patchwork de visions du monde excentriques qui coexistent, dans une situation d'équilibre fragile.
Il faut noter que Lokshina a eu un accès remarquable aux fondateurs et à leur famille, ce qui permet au spectateur d'observer les rythmes quotidiens et les convictions idéologiques qui façonnent la vie au sein de la communauté. Les conversations passent de la médecine alternative aux signes indiquant la présence d'extraterrestres en passant par la guerre spirituelle, le tout présenté avec une conviction placide par ceux qui croient en ces choses. La réalisatrice résiste à la tentation de commenter l'ensemble ouvertement et se fie à l'accumulation des déclarations et situations pour révéler les contradictions qui sous-tendent le projet des colons. L'effet est à la fois fascinant et alarmant : le film devient une anatomie de la manière dont les idées radicales s'autoconfirment et s'ancrent de plus en plus, dès qu'on les protège des regards critiques extérieurs.
Le grand mérite de Around Paradise est d'élargir sa perspective au-delà de l'enclave elle-même. Lokshina juxtapose les aspirations des colons et les vies des locaux de la région. Deux jeunes Paraguayens (des étudiants qui gagnent leur vie tant bien que mal, dans une zone économiquement fragile) servent de contrepoint au rêve d'évasion des Européens. Leurs tentatives de développer des projets touristiques autour de l'histoire de la région soulignent subtilement les inéquités inhérentes à l'entreprise des colons.
Cette mise en contexte plus ample attire aussi l'attention sur des échos de l'histoire plus profonds qui continuent de hanter la communauté – car ça fait longtemps que le Paraguay est le réceptacle de fantasmes de recommencement européens, des colonies idéologiques du XIXe siècle à d'autres vagues d'arrivée de colons cherchant à échapper à de possibles sanctions politiques. En intégrant au film des fragments de légendes locales et de folklore, notamment des récits appartenant à la mythologie guarani, Lokshina inscrit l'enclave dans une histoire beaucoup plus vaste de fabrication de mythes et de projection sur les paysages sud-américains.
Sur le plan stylistique, le sens de l'observation soigneux du film est bien rendu par la photographie élégante de Zeno Legner, qui restitue autant l'élément luxuriant du décor paraguayen que le côté bien ordonnné des espaces dont se compose le camp. Le monde naturel paraît souvent serein et vaste, ce qui contraste très fortement avec la logique suffocante de l'univers idéologique cultivé au sein de la colonie. Le monteur Urte Alfs maintient tout du long un rythme mesuré, laissant les scènes se déployer sans hâte, encourageant le spectateur à réfléchir à la coexistence malaisée des croyances, de l'opportunisme et de la désillusion.
Au fil du récit, des craquelures dans le rêve collectif des colons se mettent à apparaître. Des tensions financières et accusations parmi les résidents suggèrent que le paradis promis s'appuie peut-être sur des fondements bien plus précaires que ne le prétendent ses leaders. Lokshina reste à l'écart du sensationnalisme, mais la perception de plus en plus aiguë qu'on a de la fracture interne en train de se produire dans la communauté ajoute une dimension dramatique efficace à l'approche observationnelle.
Around Paradise, attentif, déconcertant et souvent d'une ironie grinçante, propose une réflexion intéressante sur la résurgence actuelle de la pensée conspirationniste et de la fuite à travers l'idéologie. Au lieu de tourner ses personnages en ridicule, Lokshina fait le jour sur les mécanismes à travers lesquels les systèmes de croyance s'emparent des civilisations et prospèrent.
Around Paradise a été produit par Trimafilm (Allemagne) avec ZDF (Allemagne). Les ventes internationales du film sont assurées par Filmotor.
(Traduit de l'anglais)
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