Critique : Un chant aveugle
par Fabien Lemercier
- Dans le sillage d’un chœur français voyageant au Japon, Stefano Canapa et Natacha Muslera signent un premier long audacieux, inventif et envoûtant dans l’univers des non-voyants

"Lorsque la nuit était tombée et que toutes les images avaient cessé, le villageois se rassemblaient autour des Goze. Elles leur faisaient alors toucher le noir (…), les noirs qui existent et ceux qui n’existent pas encore." C’est une expérience étonnante à laquelle Stefano Canapa et Natacha Muslera ont choisi de dédier leur première incursion dans le long-métrage avec le fascinant et très original Un chant aveugle, dévoilé en première mondiale dans la compétition internationale du 48e Festival Cinéma du réel. C’est en effet dans un voyage exploratoire et vibratoire au croisement de plusieurs routes que le duo immerge totalement le spectateur, dans un espace inédit flottant entre les chants et les récits.
"Ces femmes qui chantaient dans la nuit, tu voulais les chercher dans le bruit du vent, retrouver leur chemin". Existant depuis 14 ans, le Choeur Tac-Til inclut plusieurs non-voyants et c’est leur longueur d’ondes de perception, d’écoute constante et d’attention instinctive et imaginative à ce tout ce qui les entoure, que le film s’emploie brillamment à restituer. Une manière sonore et tactile de voir le monde qui entre en résonance avec celle de musiciennes japonaises désormais disparues après des siècles d’existence, sur les traces desquelles le chœur français se lance de Kyoto (notamment dans le bois sacré Tadasu no mori) au Kanzai, en passant par Kobe. Trios de femmes aveugles, ambulantes et artistes, les Goze, "le visage baigné dans l’ombre de leurs chapeaux de bambou", faisaient circuler les nouvelles d’un village à un autre et chantaient, à la lisière du chamanisme, pour consoler des morts, accompagnés par leurs shamisen (luths à trois cordes).
Train, rivière, lecture de l’écorce des arbres, chants mêlés d’herbe, d’eau, de vent et de tous les bruits de la nature, concert stupéfiant (tel un free jazz jamais entendu) avec The Otoasobi Project : le film malaxe et entremêle les sons (y compris l’ensorcelante musique électroacoustique de Lionel Marchetti et de l’audiodescription pour les génériques), l’obscurité (avec des séquences de noir qui rythment les 63 minutes) et la lumière avec une audace captivante, créant une atmosphère en noir et blanc quasi onirique bercée par une voix-off alignée sur la tonalité du conte. À la fois portrait de groupe de voyageurs, investigation historique d’ethnomusicologie et œuvre cinématographique expérimentale, le film réussit son pari d’hybridation de l’espace-temps et trouve sa voix singulière. La magie hybride opère : "on touche le noir (…) Nos yeux sont cassés. Nous commençons à voir."
Un chant aveugle a été produit par Volte Film et coproduit par Off-Cells et Daltonica.
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